On gâche des instants de notre vie à inutilement se questionner sur ce qui nous rendrait ou non heureux.
C'est la réflexion bidon qui vient de me traverser l'esprit il y a une fraction de seconde. Contexte: un soir de jour férié, je carbure d'improductivité et je suis résignée à ne pas savoir par quel bout entamer la montagne de boulot qui m'attend. La montagne de CVs à envoyer dans la perspective d'une année de césure, la montagne de recherches à effectuer à propos des entreprises / organismes respectifs, pour définir s'il s'agit oui ou non de ce qui me correspond et surtout non ô non ne jamais me trouver prise au dépourvu. Naturellement, découragée par avance, je le réfugie dans la montagne de photographies qui doivent encore être triées, sur mon ordinateur. J'ai la conviction un peu déçue de ne rien faire d'important. Pour accompagner les photos, je mets Tiersen, la BO d'Amélie et d'autres encore.
A la base, cet instant ne devrait rien apporter de supplémentaire à ma vie. Je connais par coeur tout ce que Tiersen a fait ou n'a pas fait, depuis le début de sa carrière. Enfin, à peu près. Chacun de ses morceaux fait allusion à un instant précis de mes années d'adolescence. De mes années mortes, pour paraphraser Noir Désir. Il y a un morceau précis de violon qui m'évoque un voyage scolaire à Venise, en première. C'était la première fois que j'y mettais un orteil et j'avais éprouvé une fascination folle à prendre le vaporetto, à me balader sur l'eau, à traîner dans ces rues pâles, à monter jusqu'au nord de la lagune, là où cessent les pavés et commence l'eau, puis les formes immaculées du cimetière San Michele.
A m'y rendre une troisième fois, peut-être que je m'y ennuierais un peu et commencerais à en voir les aspects négatifs, des lieux surfaits, démesurément touristiques. Une vitrine cristalline de ce que l'Italie n'est pas.
Tiersen continue. J'ai ouvert mes fichiers photos, et là, surprise, j'ai été heureuse. C'est à dire bien. Ça s'est décidé en une demi-seconde, j'ai souri tendrement, involontairement à revoir l'image de mes étagères dans la chambre, l'an dernier. Pour tester l'appareil photo, je m'étais mise à immortaliser tous les objets qu'il y avait dessus et chaque cadrage aboutissait sur un résultat différent. Il m'est impossible d'effacer ne serait-ce qu'une image sans commettre une trahison vis-à-vis du passé. Celle que j'aime le plus comprend donc un morceau d'étagère, une photographie d'un tag de Varsovie (quelle idée de faire développer des photos avec des tags), une carte postale de Berlin, en 2010, un bout de cette montre que je ne mets jamais par angoisse existentielle, un collier en jade chipé à ma génitrice et un nounours, cadeau de Anne. C'est con comme il est beau, ce nounours. Il est recousu à l'endroit du coeur et à la patte droite (enfin, sa patte gauche!) mais exhibe un sourire béat. Tout devant, au premier plan, il y a un pendentif flou en verre de Murano, mais on le distingue mal, parce que la photo est en sépia (du temps où je savais trouver le mode sépia sur mon appareil photo).
J'ai lu un livre sur Rome cette semaine. Ca s'appelle Rom@ et je ne vous le recommande pas. C'est une daube absolue. Genre vraiment une daube, le genre de roman illisible qui remet en cause un principe fortement ancré : pour paraphraser Fred Vargas, "finir ou ne pas commencer". En l'occurrence, en ce cas, aller jusqu'au bout des daubes littéraires. Or si je n'en ai objectivement rien tiré de cette dernière, la simple évocation de noms bien trop connus - le cimetière protestant, le Monte Testaccio, San Lorenzo, la Fontana della Barcaccia - m'a pincé le coeur.
Je finis toujours dans des souvenirs sur ce blog. Et si peu dans ma vie quotidienne.
J'ai ralenti l'écriture ici. Peu de temps à y consacrer et je peine à me résoudre à des articles bâclés. Et puis c'est bête, mais en ce moment j'ai l'impression d'être heureuse. Ma vie est d'une banalité indicible par rapport à l'an dernier: plus de soleil, d'interminables heures à rêvasser, de Villa Médicis et de tiramisù haut de gamme, de golfe napolitain, de bourse Erasmus spoliée en voyages, de journées vides à photographier la vie, de villes qui s'éloignent dans le vacarme des bateaux. Nous avons retrouvé notre routine étudiante. Je dois valider l'analyse financière et faire se profiler l'avenir. Le délicieux stand by a pris fin.
Pourtant, l'automne a été beau à Paris. Tellement qu'il m'a rappelé le septembre romain ou celui de Bucarest. Les après-midis se sont achevés au rythme de cette lumière mordorée glissant sur la coupole de l'institut. Un peu comme dans certains passages de L'Oeuvre de Zola. J'ai eu des instants de bonheur. Quelques-uns. Justes et sincères. Qui ne se racontent pas. Qui incitent à ne plus avoir envie de se raconter, ou autrement. Parce que racontés, ils deviennent bidon, alors qu'en vrai, on en saisit la force. Un peu comme ces photographies, impossibles à classer.
Il me faut une fin pour ce texte. Je n'arrive pas à la faire en mots.