Derrière moi, une pub à la con pour sky "Gloria; Gloria".
19h40, pas de voie affichée. Sur le panneau on remarque que six trains régionaux viennent d'être supprimés. Ah oui, aussi, Trenitalia précise toujours "Partito" quand un train est parti, et il reste affiché les dix minutes à la suite, soulignant ainsi que, contrairement à la légende, certains trains quittent vraiment la gare.
Le Gloria Gloria passe toutes les deux minutes.
Un beauf provincial "Ah, vous attendez le train de nuit pour Paris Bercy, c'est ça?! Haha, dites, vous avez plein de bagages (!) aaah un an ici, effectivement ça fait long, bah ouais, le train pour Paris, attendez-le toujours, nous on le prend tous les ans, vous allez voir, ils repoussent toujours l'heure, c'est une tradition. La moyenne c'est deux heures de retard. Par contre, l'an dernier c'était carrément merdique, on devait arriver à 10h30, on a été bons pour 4h de l'aprèm."
Fuck you Gloria.
Je m'assieds sur mon lit de camp plié pour ne pas salir des pantalons déjà dégueulasse et entame une barre Special K au chocolat noir. Blasée.
Le train est affiché. Nous mettons un quart d'heure à parcourir quarante mètres. Je suis un poids lourd à la différence près que mon corps ne contient pas d'accélérateur. A chaque trente centimètres rampés, je pousse un gémissement fataliste destiné à titiller les nerfs de Matthias.
Évidemment, ma couchette est au bout du train. Évidemment, après avoir tout hissé dans le wagon, tant bien que mal, on m'indique que je me suis plantée de numéro (et ce après le départ de mon ami). Trois Français prennent pitié de moi 'oh, vous voyagez seule?! pauvre de vous mademoiselle, comment ça se fait?!" je leur tends les bagages en leur indiquant d'un ton à peine larmoyant "vous savez, des fois dans la vie, on n'a pas le choix."
La cabine mesure trois mètres sur deux, juste de quoi faire entrer toutes mes valises. L'ennui c'est qu'il y a six places et cinq amis déjà installés. Un Somalien et trois Chinois. Le Somalien est top cool, il monte tous mes paquets sans avoir l'air choqué. L'ennui c'est qu'il parle juste le somalien et les Chinois juste le chinois donc je me sens un peu seule, parce que quand je me présente ils me répondent tous dans leurs langues respectives. Je fais comme en cours d'économie, je hoche la tête avec un grand sourire.
23h. Firenze Santa Maria Novella. Dans le train la clime tourne à fond pour masquer les odeurs. Sinon, le balancement du train est assez doux. J'ai hérité de la couchette du milieu côté droit, je constate avec satisfaction que c'est la plus cool. Vue sur mes bagages, et sur la fenêtre où défilent les petites lumières, c'est rigolo.
Arrive X.
X a dans les trente-cinq ans mais en fait dix de plus. Il porte un T'shirt violet Puma d'où sort un immonde tas de graisse dans lequel se dessine le nombril. Il sue comme un porc et ressemble aux personnages d'Amélie Nothomb, c'est à dire rose, gras, pervers, malsain. Il a la voix autoritaire des gens qui cherchent à en imposer parce qu'ils ont envie de se vomir.
Conversation.
X. : Ciao moi c'est Nicolas, toi c'est comment?
Moi: Andreea.
Nicolas: Ah, c'est joli Andreea.
Putain, il drague.
Nicolas: Tu dors comment toi? Habillée comme ça ?(Du ton de la joke) C'est grave si je me fous à poil?
OUI C'EST GRAVE.
Moi: OUI C'EST GRAVE. Nicolas: Putain, t'excite pas, c'est juste qu'à Florence il faisait chaud et que j'avais envie de me balader nu comme un verre. C'est quoi ces carcans sociaux? (Il a du vocabulaire le petit) Tu te baladais comment toi?
Moi (plongée dans mon livre): J'étais pas à Florence, j'étais à Rome.
Nicolas: Kes'tu foutais à Rome?
Moi: Etudiante.
Nicolas: T'étudies quoi?
Moi: Sciences Po.
Nicolas, ricane: Puutain, j'en avais des copines à Sciences Po, grave jolies.
Je prends mon portable. A Matthias: "Mec, y a pas qu'un Somalien et trois Chinois, il y a aussi un gros porc qui me drague. JE VAIS CREVER."
Nicolas se retourne vers le Somalien. Conversation.
Nicolas: Hey, ai'm Nicola, naiss' to miit you! Where (r français souligné) ahrrrr you from?
Le Somalien: Somalia. But I (il se désigne de l'index) fish, Norway!
Nicolas, vers moi: T'as entendu, il est pêcheur en Norvège!
A Matthias, texto: "Le Somalien est pêcheur en Norvège. Les Chinois dorment." Le message ne s'envoie pas, erreur de destinataire.
Dans la cabine à côté, il y a un chien.
Nicolas: Tu lis quoi? (Il regarde, laisse traîner ses coudes dégueulasses sur ma couchette)
Moi, d'un air style "tu peux pas comprendre": C'est de l'Italien.
Nicolas: Bah ouais j'ai vu c'est pas du russe! Tu parles d'autres langues? Anglais, français, italien, c'est déjà pas mal!
Moi: Espagnol et roumain.
Nicolas: Haaaa! T'es Roumaine?
Moi. Oui.
Nicolas, ricanement à gerber. Bah je devrais plus t'adresser la parole. Avec Sarkozy, tu sais, les charters, toussa toussa...
Moi: Quelle bonne idée!
Nicolas: T'écris à qui, là, sur ton portable? A ton mec?
Moi: Oui, justement.
Nicolas: Tu lui écris quoi? J'ai les seins exubérants, j'ai envie que tu me lèches?
Et ta mère, elle a les seins comment?
Moi: Mec, qu'est-ce que tu m'veux?
Nicolas: Bah ché pas, y a des filles aux seins tout plats, toi t'as des seins exubérants.
Il sort de la cabine.
Le chien d'à côté aboie.
Quatre heures du matin. Grâce à l'absence de Nicolas, la cabine a connu quelques heures de tranquillité seulement troublées par les grognements d'un des trois Chinois.Mais Nicolas est revenu sans mot dire. Il est revenu tout doucement puis s'est écroulé en mode gros tas sur sa couchette, complètement ivre. Le hic, c'est qu'il ronfle.
Combien de temps d'affilée un homme peut-il ronfler?
Ca me rappelle quand j'étais petite, c'est vrai que Papa ronflait tellement qu'on l'entendait dans tout l'appartement, mais j'avais officiellement le droit de lui introduire des bouts de papier dans la bouche, les doigts dans le nez, puis de le regarder s'étouffer quand ça devenait trop dérangeant.
Je lis "Donne che corrono coi lupi", un truc de psycho que Michela m'a offert et qui parle du moi féminin profond. Ca explique notamment comment chacune d'entre nous doit trouver la femme sauvage qui sommeille dans son inconscient pour faire preuve de créativité et utiliser son instinct. Ca évoque pas mal de fables bien connues: j'apprends ainsi que si la canne, mère du vilain petit canard d'Andersen, a rejeté le vilain petit canard, c'est pas parce qu'il était moche mais parce qu'elle était une "mère-enfant", mère pour la première fois, et qui n'avait pas bénéficié du savoir des femmes plus âgées de la tribu (ici à coup sûr les autres cannes) qui auraient dû lui enseigner à s'opposer aux carcans sociaux (justement) et à défendre sa progéniture. Le magasin "Elle" l'a consacré livre de l'année.
J'hésite à lui envoyer ce bullshit à la tronche, mais c'est quand même un cadeau et j'arriverai plus à nettoyer la couverture après.
Maintenant c'est plus tout à fait un ronflement, c'est un long gémissement orgasmique.
Je dévore la boîte de Special K au chocolat. Je me demande si quatre cent calories ingérées à quatre heures, c'est mal.
Et si je lui envoie la boîte de Special K sur le coin de la gueule?
Je lis Le Monde. J'apprends plein de choses sur les Instituts de technologie indiens.
Il toussote bruyamment. J'ai envie de grimper dans le lit du Chinois qui est le plus en haut.
Je me serre dans ma couchette, allongée contre mes deux ordinateurs portables.
Dehors, la nuit défile et n'en finit plus, puis finit par se finir.
Nicolas descend à Dijon. Je n'ai pas vomi.
Le train ayant changé de locomotive, je me retrouve, à la gare, au fin fond du quai.
Un an après, Paris se mérite.


