mercredi 17 août 2011

Couchette

Roma Termini, 16 août 2011. Le train pour Paris Bercy part à 19h45. Du moins c'est ce qui est marqué sur le billet que je froisse nerveusement dans les mains. Je suis assez confiante de nature, et la ponctualité c'est la ponctualité, rien à dire. Du coup, avec mon fidèle acolyte, j'appelle Matthias B. on s'est pointés à Roma Termini. deux heures en avance. Le fait est que je suis un peu chargée, rien à dire, environ soixante dix kilos (j'ai pas pu résister à embarquer mon lit de camp, la lampe et le tapis), donc le temps de traîner les affaires jusqu'au wagon, vaut mieux être ponctuel. Ponctuel. Ponctuel.

Derrière moi, une pub à la con pour sky "Gloria; Gloria".


19h40, pas de voie affichée. Sur le panneau on remarque que six trains régionaux viennent d'être supprimés. Ah oui, aussi, Trenitalia précise toujours "Partito" quand un train est parti, et il reste affiché les dix minutes à la suite, soulignant ainsi que, contrairement à la légende, certains trains quittent vraiment la gare. 


Le Gloria Gloria passe toutes les deux minutes. 

Un beauf provincial "Ah, vous attendez le train de nuit pour Paris Bercy, c'est ça?! Haha, dites, vous avez plein de bagages (!) aaah un an ici, effectivement ça fait long, bah ouais, le train pour Paris, attendez-le toujours, nous on le prend tous les ans, vous allez voir, ils repoussent toujours l'heure, c'est une tradition. La moyenne c'est deux heures de retard. Par contre, l'an dernier c'était carrément merdique, on devait arriver à 10h30, on a été bons pour 4h de l'aprèm."


Fuck you Gloria.


Je m'assieds sur mon lit de camp plié pour ne pas salir des pantalons déjà dégueulasse et entame une barre Special K au chocolat noir. Blasée. 

Le train est affiché. Nous mettons un quart d'heure à parcourir quarante mètres. Je suis  un poids lourd à la différence près que mon corps ne contient pas d'accélérateur. A chaque trente centimètres rampés, je pousse un gémissement fataliste destiné à titiller les nerfs de Matthias. 
Évidemment, ma couchette est au bout du train. Évidemment, après avoir tout hissé dans le wagon, tant bien que mal, on m'indique que je me suis plantée de numéro (et ce après le départ de mon ami). Trois Français prennent pitié de moi 'oh, vous voyagez seule?! pauvre de vous mademoiselle, comment ça se fait?!" je leur tends les bagages en leur indiquant d'un ton à peine larmoyant "vous savez, des fois dans la vie, on n'a pas le choix."


La cabine mesure trois mètres sur deux, juste de quoi faire entrer toutes mes valises. L'ennui c'est qu'il y a six places et cinq amis déjà installés. Un Somalien et trois Chinois. Le Somalien est top cool, il monte tous mes paquets sans avoir l'air choqué. L'ennui c'est qu'il parle juste le somalien et les Chinois juste le chinois donc je me sens un peu seule, parce que quand je me présente ils me répondent tous dans leurs langues respectives. Je fais comme en cours d'économie, je hoche la tête avec un grand sourire. 


23h. Firenze Santa Maria Novella. Dans le train la clime tourne à fond pour masquer les odeurs. Sinon, le balancement du train est assez doux. J'ai hérité de la couchette du milieu côté droit, je constate avec satisfaction que c'est la plus cool. Vue sur mes bagages, et sur la fenêtre où défilent les petites lumières, c'est rigolo. 


Arrive X.
X a dans les trente-cinq ans mais en fait dix de plus. Il porte un T'shirt violet Puma d'où sort un immonde tas de graisse dans lequel se dessine le nombril. Il sue comme un porc et ressemble aux personnages d'Amélie  Nothomb, c'est à dire rose, gras, pervers, malsain. Il a la voix autoritaire des gens qui cherchent à en imposer parce qu'ils ont envie de se vomir.

Conversation.

X. : Ciao moi c'est Nicolas, toi c'est comment?
Moi: Andreea.
Nicolas: Ah, c'est joli Andreea.


Putain, il drague.

 Silence.
Nicolas: Tu dors comment toi? Habillée comme ça ?(Du ton de la joke) C'est grave si je me fous à poil?
OUI C'EST GRAVE.
Moi: OUI C'EST GRAVE. 
Nicolas: Putain, t'excite pas, c'est juste qu'à Florence il faisait chaud et que j'avais envie de me balader nu comme un verre. C'est quoi ces carcans sociaux? (Il a du vocabulaire le petit) Tu te baladais comment toi?
 Moi (plongée dans mon livre): J'étais pas à Florence, j'étais à Rome.
Nicolas: Kes'tu foutais à Rome?
Moi: Etudiante.
Nicolas: T'étudies quoi? 
Moi: Sciences Po.
Nicolas, ricane: Puutain, j'en avais des copines à Sciences Po, grave jolies.


Je prends mon portable. A Matthias: "Mec, y a pas qu'un Somalien et trois Chinois, il y a aussi un gros porc qui me drague. JE VAIS CREVER."


Nicolas se retourne vers le Somalien. Conversation.
Nicolas: Hey, ai'm Nicola, naiss' to miit you! Where (r français souligné) ahrrrr you from?
Le Somalien: Somalia. But I (il se désigne de l'index) fish, Norway! 

Nicolas, vers moi: T'as entendu, il est pêcheur en Norvège!

A Matthias, texto: "Le Somalien est pêcheur en Norvège. Les Chinois dorment." Le message ne s'envoie pas, erreur de destinataire.


Dans la cabine à côté, il y a un chien. 


Nicolas: Tu lis quoi? (Il regarde, laisse traîner ses coudes dégueulasses sur ma couchette)
Moi, d'un air style "tu peux pas comprendre": C'est de l'Italien.
Nicolas: Bah ouais j'ai vu c'est pas du russe! Tu parles d'autres langues? Anglais, français, italien, c'est déjà pas mal!
Moi: Espagnol et roumain.
Nicolas: Haaaa! T'es Roumaine?
Moi. Oui.
 
Nicolas, ricanement à gerber. Bah je devrais plus t'adresser la parole. Avec Sarkozy, tu sais, les charters, toussa toussa...
Moi: Quelle bonne idée!
Nicolas: T'écris à qui, là, sur ton portable? A ton mec?
Moi: Oui, justement.
Nicolas: Tu lui écris quoi? J'ai les seins exubérants, j'ai envie que tu me lèches?


Et ta mère, elle a les seins comment?

Mes soixante-dix kilos de bagages que je veux retrouver intacts me dissuadent d'appeler le contrôleur. 

Moi: Mec, qu'est-ce que tu m'veux?
Nicolas: Bah ché pas, y a des filles aux seins tout plats, toi t'as des seins exubérants. 

Il sort de la cabine.
Le chien d'à côté aboie.


Quatre heures du matin. Grâce à l'absence de Nicolas, la cabine a connu quelques heures de tranquillité seulement troublées par les grognements d'un des trois Chinois.Mais Nicolas est revenu sans mot dire. Il est revenu tout doucement puis s'est écroulé en mode gros tas sur sa couchette, complètement ivre. Le hic, c'est qu'il ronfle. 

Combien de temps d'affilée un homme peut-il ronfler?  

Ca me rappelle quand j'étais petite, c'est vrai que Papa ronflait tellement qu'on l'entendait dans tout l'appartement, mais j'avais officiellement le droit de lui introduire des bouts de papier dans la bouche, les doigts dans le nez, puis de le regarder s'étouffer quand ça devenait trop dérangeant.

Je lis "Donne che corrono coi lupi", un truc de psycho que Michela m'a offert et qui parle du moi féminin profond. Ca explique notamment comment chacune d'entre nous doit trouver la femme sauvage qui sommeille dans son inconscient pour faire preuve de créativité et utiliser son instinct. Ca évoque pas mal de fables bien connues: j'apprends ainsi que si la canne, mère du vilain petit canard d'Andersen, a rejeté le vilain petit canard, c'est pas parce qu'il était moche mais parce qu'elle était une "mère-enfant", mère pour la première fois, et qui n'avait pas bénéficié du savoir des femmes plus âgées de la tribu (ici à coup sûr les autres cannes) qui auraient dû lui enseigner à s'opposer aux carcans sociaux (justement) et à défendre sa progéniture. Le magasin "Elle" l'a consacré livre de l'année.  

J'hésite à lui envoyer ce bullshit à la tronche, mais c'est quand même un cadeau et j'arriverai plus à nettoyer la couverture après. 

Maintenant c'est plus tout à fait un ronflement, c'est un long gémissement orgasmique. 

Je m'imagine l'échelle qui lui tombe fortuitement sur le corps puis rebondit sans que ça le réveille.

Je dévore la boîte de Special K au chocolat. Je me demande si quatre cent calories ingérées à quatre heures, c'est mal.

Et si je lui envoie la boîte de Special K sur le coin de la gueule?


Je lis Le Monde. J'apprends plein de choses sur les Instituts de technologie indiens. 


Il toussote bruyamment. J'ai envie de grimper dans le lit du Chinois qui est le plus en haut. 
Je me serre dans ma couchette, allongée contre mes deux ordinateurs portables. 
Dehors, la nuit défile et n'en finit plus, puis finit par se finir.

Nicolas descend à Dijon. Je n'ai pas vomi.


Le train ayant changé de locomotive, je me retrouve, à la gare, au fin fond du quai. 

Un an après, Paris se mérite.





mardi 16 août 2011

Ce qui reste


Une carte postale aux fins publicitaires, avec écrit en grand dessus Palazzo del Freddo. Une carte bleu de Prusse pliante: quand on l'ouvre se dessinent Saint Pierre et sa coupole. Le petit mot tendre d'un Bacio: "l'amico è uno che sa tutto di te e nonostante questi gli piaci". La collection de cartes postales déjà mentionnée: Portland, Baltimore, Crépy-en-Valois, Rome, New York, Amsterdam, Brésil, Berlin, Cambridge, le billet d'entrée aux Naufragés du Fol espoir d'il y a un an et quelque, celui pour la Villa Adriana, un plan de Florence, la carte du Frigidarium, un de nos glaciers préférés (via del Governo Vecchio, essayer absolument le goût de la maison), billet Basilica San Clemente, un dépliant de l'église florentine Santa Croce, celui des Offices, la programmation du Teatro delle esposizioni, une consommation de bière artisanale gratuite, a carte du restaurant san lorenzino I Frateli, via degli Umbri, 14/18, excellent, les bracelets ridicules car VIP de Villa Aperta,  la carte d'embarquement du vol Rome - Palerme, l'entrée à la Vallée des Temples d'Agrigente, celle pour la cathédrale et le cloître de Cefalù ou bien pour la Villa d'Este de Tivoli, un ticket métro de Berlin,  le papier glace d'un chocolat du Jesus College, savamment aplati, le menu d'un Formal dinner, le plan du métro londonien, la carte du Lolhostel de Syracuse,  deux lettres torontoises, la carte de la librairie spécialisée en cinéma Altroquando, le dépliant de la Galerie Nationale d'Art Moderne, les cartes publicitaires pour la soirée lecture-projections Jean-Philippe Toussaint Ange Leccia faites par Francesco, un mot de Michi "C'est parfait!" , un ticket de caisse de Giufà, ma librairie café préférée, le mot d'Elena et de Gaetano pour mon anniversaire (avec le souvenir du croissant café livrés en matinée!), un ticket de caisse du Siciliano, un papier de bonbon amicalement volé à Roma Termini, un emballage de thé orange caramel, le billet cinéma pour l'Illusioniste, au Nuovo Sacher.
Des feuilles volantes où je prends des notes, au fil du temps. Les consommations Absolute Vodka.

Des lettres. Lettres de recommandation entre autres. Une lettre jamais envoyée parce que d'autres lettres l'ont devancée (je me rattraperai en la filant en main propre, à Tours). Une carte postale d'Assisi, que j'ai eu trop peur de poster. D'autres lettres jamais envoyées.

Ce soir je pars. Roma Termini - Paris Bercy.  Arrivée mercredi matin, avec toutes mes affaires si le ciel le veut. J'entends par là mes huit à dix bouquins-pavés, les quatre chapeaux que j'ai découverts dans ma chambre et qui à coup sûr m'appartiennent, les trois paires de chaussures à talons (dont deux compensées, évidemment, pour peser 500 grammes de plus par godasse) les cinq paires de chaussures sans talons (dont trois achetées récemment, parce que c'est bien connu, il n'y a pas de pompes en France, surtout à Paris), quatre affiches roulées, une lampe que j'hésite à prendre mais bon évidemment que je la prendrai quand même parce que merde c'est un de mes premiers souvenirs, un petit tapis que j'ai successivement essayer de refourguer à ma coloc, à mon coloc (no grazie tesoro, on a déjà assez de choses à l'appart), à ma voisine, à la vieille du fond du couloir etc. J'arrête le massacre là, j'ai peur de me faire virer de la couchette.

A l'heure des bilans, je les trouve un peu inutiles. Les journées se sont lentement écoulées, ce mois et demi, entre adieux, heures de vide, angoisses, joie et mélancolie. Le temps de prendre son temps, enfin, mais en avons-nous vraiment besoin? L'été a été éperdument ensoleillé (et je suis consciente du privilège, étant donnée la catastrophe météorologique européenne), les soirées se sont allongées à la musique des terrasses. J'en retiens les saveurs de glaces, de pastèque, la sueur dans les autobus, le bruit spécifique du tramway. L'extraordinaire bonheur de toujours longer, en train, en bus ou en voiture, la Méditerranée sous forme de bande bleue qui indique la ligne de l'horizon.

Là tout de suite je me sens amorphe. 


Je ne sais pas ce que j'en retiens. Mon appareil photo se chargera de me le rappeler. Ce n'était pas une année "de rêve" (en dépit des images, qui insistent et l'affirment), dans le sens où il n'y avait rien d'évanescent ou d'irréel. J'ai intégré le soleil et le mordoré des murs, j'ai profondément aimé la couleur métallique du Tibre à huit heures du soir, les couleurs, emmêlées, fantastiques. Les crépuscules se sont enchaînés, diffusant du violet sur les murs romains.  Le souvenir rendra ces instants plus magiques encore. 


C'est drôle, ce soir je pars et je n'éprouve que très peu de regrets. Certes, je n'ai pas fait "ci", ni "ça", des détails, mais j'ai envie de rester sur le désir de. C'est triste de penser avoir tout épuisé. 


Je repense aux rencontres, aussi belles qu'éphémères, des "éphémères", pour plagier Ariane Mnouchkine. Je pourrais écrire un scénario pour chaque rencontre et chaque adieu. Mais ce sont des choses qui se vivent et il n'y a pas de mots qui vaillent.


Comme les plus beaux souvenirs. Hier soir on m'a demandé quel était mon plus beau souvenir de cette dernière année. Des milliers d'instants me reviennent à la tronche, intimes, que je suis seule à pouvoir palper. Je songe à cette superbe sensation de nouveau des premiers mois, des premiers jours, au soleil apprivoisé, aux bâtiments dessinés, découverts, aimés, à l'illusion que jamais, jamais je n'aurais la force de partir. Je songe à toutes les illusions que j'ai pu nourrir, souvent légitimes, parfois déçues, aux surprises et aux joies qui ont nourri ma vie un an durant. Ce n'était en aucune façon un rêve, mais un concentré de vie, un concentré d'introspection et de découverte, bref mais coupé de l'ordinaire.

Je pensais que j'aurais cette folle fougue de vouloir tout vivre, tout prendre, cette tristesse infinie à l'idée de la fin, je pensais que les dernières journées seraient les plus intenses. Or, quoique teintées de nostalgie, elles ont doucement traîné dans la langueur de l'été romain. J'ai pris des photographies, des centaines, noir et blanc, sépia, j'ai regardé les gens, les familles, les touristes, les pavés et les édifices. Rien ne s'est passé, c'était comme un long-métrage qui défilait devant moi, le film de l'existence. Et moi j'aspirais juste à reprendre la mienne. Pas de là où je l'ai laissée, non, c'est impossible et si peu souhaitable, mais avec ce que je suis devenue, et avec tout ce que j'ignore encore et qui adviendra, avec l'avenir qui recommence.
Avec cette sensation à la fois très belle et très douloureuse que je ne descendrai plus la via Sistina de nuit en priant pour que le dernier autobus passe à Barberini, nom de nom, mais que c'est pas grave.

Cliches d'ete


Via del Seminario

Anagni
Fontana del Mascherone




Villa Medici d'en haut

Domus aurea
Colosseo

Chiesa Santi Ambrogio e Carlo

Palazzo Massimo alle Terme


Ghetto
Synagogue
Piazza Vittorio
Castel Gandolfo
Chiesa Santa Prassede
Villa Medici

Villa dei Quintili

lundi 15 août 2011

Habemus papam

Suite à quelques plaintes concernant un certain poil qui m'aurait poussé dans la main, je procède à une mise à jour (immédiate) du blog.

Habemus papam. La réalisation, c'est du Nanni Moretti en puissance, avec, pour protagoniste, un Michel Piccoli aussi méconnaissable que poignant. Quant au cadre, la place Saint-Pierre, des appartements luxueux qui se veulent être ceux du Pape, les jardins du Vatican, la loggia d'une certaine Villa où défilent les robes rouges des cardinaux, la Piazza del Popolo et un autobus.
X (Michel Piccoli) vient d'être élu Pape et il ne veut pas. Dans un premier temps il acquiesce par pression, puis adopte l'attitude de refus d'un adolescent de quinze ans. Son comportement plonge son entourage dans le désarroi le plus total et la chrétienté catholique dans l'incompréhension.
 X étant un type ordinaire choisi pour une charge extraordinaire, on cherche à le psychanalyser pour dépister la cause de son mal-être. Entre en scène Y (Nanni Moretti), le meilleur dans la matière, névrosé comme il se doit, très récemment largué par sa femme psychanalyste, qui ne supportait plus sa brillante concurrence. X et Y souffrent pour des raisons différentes. X réussit à déjouer l'attention de ses gardiens et s'enfuit dans Rome. Y reste au Vatican expliquer aux cardinaux qu'il faut arrêter les anxiolytiques et les initier au volley-ball.
 Il y a quelques bonnes raisons de fuir Habemus Papam. Un film sur la foi, ça peut être redondant. Mais bon, c'est très peu grave, cela ne concerne qu'une minorité d'entre nous, et on peut rester indifférents (voire se sentir amusés) devant deux rangées de types en soutane rouge en train de se prosterner. En revanche, parler vieillesse, c'est déjà plus universel. On se projette. Que serai-je à soixante-dix, soixante-quinze ans? Dans ma chambre, lit simple, crucifix au-dessus, somnifères sur la table de nuit, comme ces petits vieux assez folkloriques, qui n'oublient jamais l'heure de la prière? Flippés, un brin à-quoi-bonistes, on peste contre le cinéma art et essai, contre cette manie qu'a Moretti de s'attaquer à nos angoisses refoulées, comme s'il en était exempt.
Intervient la question, autrement plus dramatique, de la solitude. X est seul,  dépourvu de Dieu, qui l'a laissé tomber avec le fardeau de la chrétienté sur le dos. Conscient de n'être qu'un homme, il aspire doucement à le rester. Il est alors contraint de fuir et de parcourir les rues de la capitale, il se fond dans la foule et la savoure, goûte à son délicieux expresso au sein d'un café et prévient le Vatican qu'il ne fera pas face.

 Rome n'a jamais été aussi belle qu'à travers les yeux de cet homme obligé, frustré, qui aborde le quotidien avec l'émerveillement d'un enfant. Les gens de l'autobus valent d'être regardés et devinés. L'autobus longe le Tibre.  De loin se dessine, dans le noir, la coupole de Saint-Pierre. X pense et revasse, on dirait un de ces types perdus, sans vie et sans abri, qui peuplent les rues de Rome. Il va voir une psychanalyste, la blonde et élégante épouse d'Y (heureux hasard), qui le prend pour dingue lorsqu'il lui explique qu'il n'a pas vraiment de métier, mais que si, il en a un, mais qu'il ignore quoi en faire. X a eu des illusions, il aurait aimé être acteur. Plus tard, il va au théâtre, frémit, récite en même temps que les comédiens. Habemus Papam est le film de la vie retrouvée.

Alors oui, on adore. Il y a tout le charme des réalisations de Moretti, le rôle qu'il adore jouer - le rôle de sa vie, qu'il est facile de confondre avec sa vie - c'est à dire le gourou analyste dépressif, qui nourrit plus de difficultés à s'en sortir que la plupart de ses patients.  L'existence apparaît comme dérisoire, alors autant la prendre en dérision, au risque de cacher la solitude qui étrangle. C'est le rôle du professeur, dans Bianca, sauvé par une Laura Morante en toute beauté, le rôle du psychanalyste de la Chambre du fils, vingt ans après, alors qu'il se bat pour revivre aux côtés de cette même Laura Morante. Nanni Moretti en sait toujours trop sur l'être humain, et sa caméra nous le transmet. Sa voix, parfois insupportable, le sert. Dans Caos calmo (Chaos calme), il bouillonne paisiblement suite au décès de son épouse. La vie est une énorme plaisanterie, semble-t-il nous souffler, on rit, beaucoup, passionnément, on aime, on souffre, on meurt, on s'en remet, et cela continue, absurdement. La mémoire s'efface sur un morceau de Nicola Piovani, dans Palombella Rossa. Moretti était un type normal, son bonnet de joueur de water-polo sur la tête, avant de tout oublier. C'est pas grave, on peut toujours recommencer. Toujours, et ce jusqu'à la fin. C'est bon à savoir pour nous humains, tous concernés. Y compris X, cardinal Melville, pape contre son gré.



mardi 2 août 2011

C'est fou combien ça prend, l'attente.

J'éprouve déjà nostalgie de Rome, le souvenir précieux des instants de l'arrivée, le frétillement du soir, avant l'endormissement, lorsque j'énumérais les dizaines de choses qui me donnaient envie. Investir la Feltrinelli et lire des heures durant, longuement marcher le long des cancelli d'Ostie, à écouter le vacarme de la Méditerranée, écrire une lettre sur la terrasse du Vittoriano, goûter à cette savoureuse solitude qui s'apparentait à une sorte de liberté. Ma lettre est depuis  longtemps postée, d'autres l'ont suivie et je pourrais décrire des heures durant le bruit de la mer. L'inconnu s'est évaporé au profit de l'expérience, que j'estime avoir intensément vécue. Reste simplement un amour fou de cette ville, certes sale et bordélique, au comble du comble de la désorganisation, mais terriblement belle et attachante. 
L'inconnu se profile devant, accompagné d'espoir et d'illusions, parfois démesurées. Il s'agit de la même idée qu'en août dernier: qu'arrivera-t-il en septembre?

Il s'agit du manque, qui donne du fil à retordre, du manque des soirées à ne plus supporter une masse de travail inutile  et à rêver d'autres horizons (le meilleur cinéma est toujours celui qu'on se fait la veille d'un examen, quand il nous reste 150 pages à apprendre, 150 pages même pas encore lues, et on s'enfonce dans le fauteuil en velours, et on visionne tranquillement), du manque de Paris, non pas pour Paris, mais pour les individus que j'associe inéluctablement à cette ville, le manque de cette sensation extraordinaire, lorsqu'il fait très froid en hiver et que je m'enfonce dans une bouche de métro ou m'immerge dans l'eau si chaude de la piscine Josephine Baker. C'est le manque du manque de soleil (c'est absolument ridicule de s'en plaindre à 35°C, j'en conviens), lorsque chaque rayon est ardemment désiré et lorsqu'on abandonne tout devoir pour profiter d'une éclaircie sur les quais de l'île Saint-Louis. C'est parfois le manque de contraintes, un peu perdue que je suis dans cette liberté que je me force à gérer, dans cette drôle de transition.


Par-dessus tout, il s'agit du désir de revoir et de revivre. Des saveurs, des angoisses, des émotions, des projections, du désir, du vouloir, de l'avenir. Des émotions.


Je ne pensais pas pouvoir dire un jour que j'en peux plus de la distance. Mais je compte les jours qui me séparent de septembre.

Dans deux semaines je rentre.