Une carte postale aux fins publicitaires, avec écrit en grand dessus Palazzo del Freddo. Une carte bleu de Prusse pliante: quand on l'ouvre se dessinent Saint Pierre et sa coupole. Le petit mot tendre d'un Bacio: "l'amico è uno che sa tutto di te e nonostante questi gli piaci". La collection de cartes postales déjà mentionnée: Portland, Baltimore, Crépy-en-Valois, Rome, New York, Amsterdam, Brésil, Berlin, Cambridge, le billet d'entrée aux Naufragés du Fol espoir d'il y a un an et quelque, celui pour la Villa Adriana, un plan de Florence, la carte du Frigidarium, un de nos glaciers préférés (via del Governo Vecchio, essayer absolument le goût de la maison), billet Basilica San Clemente, un dépliant de l'église florentine Santa Croce, celui des Offices, la programmation du Teatro delle esposizioni, une consommation de bière artisanale gratuite, a carte du restaurant san lorenzino I Frateli, via degli Umbri, 14/18, excellent, les bracelets ridicules car VIP de Villa Aperta, la carte d'embarquement du vol Rome - Palerme, l'entrée à la Vallée des Temples d'Agrigente, celle pour la cathédrale et le cloître de Cefalù ou bien pour la Villa d'Este de Tivoli, un ticket métro de Berlin, le papier glace d'un chocolat du Jesus College, savamment aplati, le menu d'un Formal dinner, le plan du métro londonien, la carte du Lolhostel de Syracuse, deux lettres torontoises, la carte de la librairie spécialisée en cinéma Altroquando, le dépliant de la Galerie Nationale d'Art Moderne, les cartes publicitaires pour la soirée lecture-projections Jean-Philippe Toussaint Ange Leccia faites par Francesco, un mot de Michi "C'est parfait!" , un ticket de caisse de Giufà, ma librairie café préférée, le mot d'Elena et de Gaetano pour mon anniversaire (avec le souvenir du croissant café livrés en matinée!), un ticket de caisse du Siciliano, un papier de bonbon amicalement volé à Roma Termini, un emballage de thé orange caramel, le billet cinéma pour l'Illusioniste, au Nuovo Sacher.
Des lettres. Lettres de recommandation entre autres. Une lettre jamais envoyée parce que d'autres lettres l'ont devancée (je me rattraperai en la filant en main propre, à Tours). Une carte postale d'Assisi, que j'ai eu trop peur de poster. D'autres lettres jamais envoyées.
Ce soir je pars. Roma Termini - Paris Bercy. Arrivée mercredi matin, avec toutes mes affaires si le ciel le veut. J'entends par là mes huit à dix bouquins-pavés, les quatre chapeaux que j'ai découverts dans ma chambre et qui à coup sûr m'appartiennent, les trois paires de chaussures à talons (dont deux compensées, évidemment, pour peser 500 grammes de plus par godasse) les cinq paires de chaussures sans talons (dont trois achetées récemment, parce que c'est bien connu, il n'y a pas de pompes en France, surtout à Paris), quatre affiches roulées, une lampe que j'hésite à prendre mais bon évidemment que je la prendrai quand même parce que merde c'est un de mes premiers souvenirs, un petit tapis que j'ai successivement essayer de refourguer à ma coloc, à mon coloc (no grazie tesoro, on a déjà assez de choses à l'appart), à ma voisine, à la vieille du fond du couloir etc. J'arrête le massacre là, j'ai peur de me faire virer de la couchette.
A l'heure des bilans, je les trouve un peu inutiles. Les journées se sont lentement écoulées, ce mois et demi, entre adieux, heures de vide, angoisses, joie et mélancolie. Le temps de prendre son temps, enfin, mais en avons-nous vraiment besoin? L'été a été éperdument ensoleillé (et je suis consciente du privilège, étant donnée la catastrophe météorologique européenne), les soirées se sont allongées à la musique des terrasses. J'en retiens les saveurs de glaces, de pastèque, la sueur dans les autobus, le bruit spécifique du tramway. L'extraordinaire bonheur de toujours longer, en train, en bus ou en voiture, la Méditerranée sous forme de bande bleue qui indique la ligne de l'horizon.
Là tout de suite je me sens amorphe.
Je ne sais pas ce que j'en retiens. Mon appareil photo se chargera de me le rappeler. Ce n'était pas une année "de rêve" (en dépit des images, qui insistent et l'affirment), dans le sens où il n'y avait rien d'évanescent ou d'irréel. J'ai intégré le soleil et le mordoré des murs, j'ai profondément aimé la couleur métallique du Tibre à huit heures du soir, les couleurs, emmêlées, fantastiques. Les crépuscules se sont enchaînés, diffusant du violet sur les murs romains. Le souvenir rendra ces instants plus magiques encore.
C'est drôle, ce soir je pars et je n'éprouve que très peu de regrets. Certes, je n'ai pas fait "ci", ni "ça", des détails, mais j'ai envie de rester sur le désir de. C'est triste de penser avoir tout épuisé.
Je repense aux rencontres, aussi belles qu'éphémères, des "éphémères", pour plagier Ariane Mnouchkine. Je pourrais écrire un scénario pour chaque rencontre et chaque adieu. Mais ce sont des choses qui se vivent et il n'y a pas de mots qui vaillent.
Comme les plus beaux souvenirs. Hier soir on m'a demandé quel était mon plus beau souvenir de cette dernière année. Des milliers d'instants me reviennent à la tronche, intimes, que je suis seule à pouvoir palper. Je songe à cette superbe sensation de nouveau des premiers mois, des premiers jours, au soleil apprivoisé, aux bâtiments dessinés, découverts, aimés, à l'illusion que jamais, jamais je n'aurais la force de partir. Je songe à toutes les illusions que j'ai pu nourrir, souvent légitimes, parfois déçues, aux surprises et aux joies qui ont nourri ma vie un an durant. Ce n'était en aucune façon un rêve, mais un concentré de vie, un concentré d'introspection et de découverte, bref mais coupé de l'ordinaire.
Je pensais que j'aurais cette folle fougue de vouloir tout vivre, tout prendre, cette tristesse infinie à l'idée de la fin, je pensais que les dernières journées seraient les plus intenses. Or, quoique teintées de nostalgie, elles ont doucement traîné dans la langueur de l'été romain. J'ai pris des photographies, des centaines, noir et blanc, sépia, j'ai regardé les gens, les familles, les touristes, les pavés et les édifices. Rien ne s'est passé, c'était comme un long-métrage qui défilait devant moi, le film de l'existence. Et moi j'aspirais juste à reprendre la mienne. Pas de là où je l'ai laissée, non, c'est impossible et si peu souhaitable, mais avec ce que je suis devenue, et avec tout ce que j'ignore encore et qui adviendra, avec l'avenir qui recommence.
Avec cette sensation à la fois très belle et très douloureuse que je ne descendrai plus la via Sistina de nuit en priant pour que le dernier autobus passe à Barberini, nom de nom, mais que c'est pas grave.