mardi 19 avril 2011

Traverser

J'ai longuement cherché Les gens de Philippe Labro. J'avais follement envie de m'y plonger pour cette bonne raison, également parce que j'ai lu Quinze ans quand j'avais quinze ans. Huis clos autobiographique, qui passe du square Lamartine à la place du Trocadéro en effectuant un bref détour d'un soir à Chaillot, Chaillot qui me rappelle depuis lors Quinze ans. Le narrateur, adolescent, éprouve une amitié passionnée pour Alexandre, jeune Russe à peine débarqué en France, puis un amour plus passionné encore pour l'étrange, la fascinante Anna, soeur d'Alexandre. Le titre est bien trouvé, quinze ans, pour du vertige.
La Traversée évoque ce meme vertige de funambules sur un fil de fer. Le passage non plus de l'enfance au je deviens homme mais celui de la routine du quotidien incessant à la simple vie grace à la maladie. Le narrateur, ce meme Labro devenu homme, journaliste, écrivain, metteur en scène. divorcé, remarié, papa, successful, homme à cocktails, homme réussi sous les flashes des projecteurs, refuse d'etre hospitalisé car il n'a pas le temps.

Je pourrais écumer cet article de citations, j'ai corné les pages une à une parce que je voulais conserver non seulement l'idée mais aussi les passages et les mots qui enseignent. Son bouquin parle des choses de la vie. De la maladie, la trachée abimée par une bactérie non identifiée et le narrateur se retrouve sous le poids des machines, en prise avec la mort, dix jours durant. Il y rencontre la maléfique Karen la Coréenne, infirmière qui crache sur son salut, et un tas de bonhommes inconnus qui valsent dans son délire, il glisse de tubes noirs à trous blancs. De l'anéantissement, de la passivité d'un homme qui a eu beau jouer mille vingt-cinq fois avec l'existence au cours de sa jeunessem se retrouve inerte et nu dans des draps blancs, à jouer avec les démons de son propre imaginaire. D'amour, pas le trop niais car trop feint, mais de la chaleur qui lui prend à la poitrine en présence de sa femme et qui l'empeche de respirer parce qu'il a un tube dans la trachée, donc il faut la faire partir vite, vite, avant de défaillir, vite "éloigner l'image de cet amour et ta main, tes yeux, ton visage et ton regard, tout cela doit s'en aller, parce que je ne peux simplement pas l'assumer.
 
De la comédie du temps qui passe et dont il faut jouir sans cesse en tourbillon. Il parle de cette phrase qu'une dame avait dite à un homme puissant,  incapable de s'arreter de "faire, fabriquer, voyager, vendre ou acheter", cette phrase quelconque: "Apprends à compter les étoiles."


On n'a pas le temps, c'est justement pour cela qu'il faut le prendre. Il me semble que c'est Ariane Mnouchkine qui parlait ainsi.