Paris Bercy, donc les nuages aussi mornes que l'asphalte. Une drôle d'émotion pourtant, les pancartes contemplées, "Rue X", rue et non plus via. Je descends de voiture : "Attends, pour le déjeuner!" - "Une baguette s'il vous plaît." Ma première baguette est originaire du 12ème, elle est un peu dure, ne sort pas tout à fait du four. La périphérie défile sur la vitre de l'automobile. Paris est gris, et je frétille. Le plaisir de rentrer, précieux car inattendu.
Je ne suis pas trop revenue écrire là-dessus parce que je craignais glisser dans des détails trop personnels, en l'occurrence inintéressants. C'est étrange de passer d'un univers à l'autre. Avec Bucarest, j'ai le sentiment d'avoir déjà effectué le passage des dizaines de fois. Ça finit en gymnastique émotionnelle. Les adieux n'ont plus rien de déchirant parce qu'ils ont perdu leur caractère définitif. Alitalia, Vueling, Paris-Rome une heure et demi, la durée d'un cours d'économie (décidément, cette économie). Tristesse et nostalgie deviennent illégitimes. Plus d'utilité, on reviendra, pas la peine de se comporter en enfant, le meilleur est devant soi. N'empêche, c'est presque mesquin de passer aussi rapidement à autre chose.
Les retrouvailles ont pour l'instant été peu nombreuses, du fait des vacances (août, l'instant où tout le monde fait la larve), mais leur intensité m'a occupée, m'empêchant de revenir sur les récents souvenirs. J'anticipe avec grand bonheur les cafés/restos trop chers/ festivités ridicules à la Sciences Po de la semaine prochaine. Les complaintes simultanées: on a repris les cours, plus de temps libre, oh la la, droit public, je veux m'barrer, d'toute façon, les grandes écoles ça formate! et toutes ces nouvelles tronches de dix-huit ans en slim, n'en parlons pas...! J'aimerais parler avec sarcasme, je n'arrive pas. Dans un sens, je suis sincèrement, profondément heureuse de retrouver cette réalité.
Pourtant, dimanche soir, un documentaire sur la 5, à propos de la Villa Médicis. "ANDREEA DESCENDS!" Je dévale l'escalier en bois, me plante devant la télévision, regarde même si je ne devrais pas, parce que cela fait indéniablement mal. Les visages me sont connus, les lieux plus encore, personnels, partagés, et j'ai définitivement quitté tout ça. Vers la fin, je n'en percevais même plus la beauté, tellement elle appartenait au quotidien, tellement pique-niquer parmi les niobides ou dans la grande cafétéria vide, déserte, faisait partie de ma vie. Il ne faudrait jamais que les choses deviennent normales, qu'elles aillent de soi. Là, sur mon canapé, accro à l'émission, la mémoire me jouait des tours, les instants défilaient, tricheurs. Rome en bas des deux tours, ocre, mordorée, que je ne suis pas assez douée pour écrire. Ca pinçait quelque part dans le thorax. La réalité semble toujours scintillante, lorsqu'un écran de télévision la rend inaccessible.
[Promis, je reviens vite avec des histoires plus rigolotes]