samedi 14 janvier 2012

(Se) transformer

Jeudi soir, j'ai une nouvelle fois quitté Bucarest pour quelques mois, si ce n'est pour un an. La veille des départs, je me console à l'idée que j'y retournerai vite, qu'en fin de compte c'est à deux heures et demi d'avion, une moitié d'après-midi soit rien. C'est sans compter sur le quotidien.
En dix ans, tout a changé. Les terrains vagues à proximité du gigantesque Palais du Parlement, véritable no man's land occupant le précieux espace du centre ville, ont vu fleurir des petites tours qui abritent les sièges des multinationales. Les fins de journées ne s'étalent plus dans les ruines des chantiers en cours au moment de la chute de Ceausescu.
Le chantier inachevé de la Bibliothèque Nationale, dont l'inauguration était prévue pour 1989 (2007)
 Le spectre de Sfânta Vineri, la célèbre église qu'il avait détruite car elle gênait ses travaux, a cessé de planer sur ce vide urbain. On a cherché à le combler: le carrefour de l'Unirii s'est métamorphosé sous l'effet des énormes écrans publicitaires qui parlent marques universelles. La foule se bouscule devant l'un des plus vieux centres commerciaux de la capitale; j'y croise autant de bobos que de jeunes femmes en chaussures à plateforme. Les ruelles du centre historique, délicieusement pavées, rengorgent de bars, théâtres et cafés-concerts. 

En première, Anthony et moi étions partis ensemble à Bucarest. Bien qu'à dix-sept ans de 1989, la capitale dégageait un exquis parfum de ruines: à partir d'enseignes, de lettres accrochées au-dessus des commerces, nous pouvions nous représenter le monde d'avant. S'imaginer peut rendre nostalgique d'une époque inconnue. Lorsque le taxi empruntait un boulevard, j'étais fière de souffler, "Regarde, c'est mon grand-père qui a fait construire les fontaines qu'il y a là-bas" et je débitais avec plaisir la légende familiale.
Palais du Parlement (2007)
Rue Lipscani, les superbes édifices de la Belle Époque, à l'époque délabrés, étaient squattés par des familles de Roms. Le tremblement de terre tant craint leur aurait été fatal. Le centre historique jouissait de la même réputation que le quartier espagnol napolitain ("Mais qu'est ce que vous avec été foutre là-bas?). Notre périple avait quelque chose d'exquis, car clandestin, Ma ville apparaissait comme une parfaite inconnue, à la fois splendide et répugnante. Certains passages insalubres, exhalant des odeurs de moisi, rappelaient les mauvais thrillers filmés dans des banlieues désœuvrées. Et puis, à quelques centaines de mètres se trouvait le superbe Athénée, et nous étions les plus jeunes de la salle située dans la coupole à être venus écouter de la musique classique.
Intérieur de l'Athénée
 A l'opéra, la représentation que je qualifierais aujourd'hui de passable passait alors pour brillante. C'était la première fois que nous voyagions en adultes, et j'ai déjà la douce mélancolie des premiers chocolats haut-de-gamme que nous buvions dans un grand local, de nos premières escapades, et des nuits blanches consacrées à refaire le monde, où le sommeil équivaut à un regret.

C'est drôle, nous savions que ce monde changerait. Je l'avais écrit quelque part à l'époque. Ce monde change et on est en train de savourer les dernières gouttes de quelque chose qui ne nous appartient pas, qu'on soupçonne à peine. Nous avions rendu visite à une très vieille dame qui nous trouvait très jeunes; elle nous avait servi des sucreries, du cascaval, de l'alcool de cerises; elle m'avait donné un tas de ses robes de jeune femme que je n'avais osé refuser. Je connaissais, par le biais de mon père, son histoire et elle valait un roman. Toutes les histoires en valent un. 
Edifice du CEC - équivalent des établissements bancaires durant la période communiste (2007)
Je me souviens de ce voyage comme de mon plus beau voyage. Il n'y avait rien d'exotique mais la vie s'ouvrait, rendant possible chaque ambition, chaque illusion. Il s'agissait d'entamer cette infinie masse de temps qui s'étalait devant nous, nous croyions pouvoir choisir les individus que nous serions. Les envies s'énuméraient aux heures les plus tardives de la nuit, la liberté avait le goût délicieux de tous les possibles, et non encore celui de la solitude. Le plus drôle, c'était la conscience de vivre quelque chose d'extraordinaire, c'était le bonheur un peu grave avec lequel nous prenions chaque instant.
Maintenant c'est fini, Bucarest est en train de devenir ce qu'elle mérite, c'est à dire une ville dynamique, qui fourmille et trépigne. Le projet est loin d'avoir abouti, mais déjà marcher dans les rues ne file plus cet insupportable sentiment de désœuvrement. D'une année à l'autre je remarque avec plaisir les changements. Parfois un pincement au cœur me prend; cette période de transition entre la chute du communisme et l'avenir est mienne, c'est quand j'avais cinq ans et qu'une poupée Barbie était un luxe introuvable; on se contentait donc de jouets importés de Chine. Alors, ces dernières années, j'ai pris des centaines de photographies d'édifices abîmés du centre historique, des blocs qui fleurissent un peu partout pour avoir quelque part des images de ce qu'aurait pu être ma vie s'il n'y avait pas eu 1989.