En dix ans, tout a changé. Les terrains vagues à proximité du gigantesque Palais du Parlement, véritable no man's land occupant le précieux espace du centre ville, ont vu fleurir des petites tours qui abritent les sièges des multinationales. Les fins de journées ne s'étalent plus dans les ruines des chantiers en cours au moment de la chute de Ceausescu.
| Le chantier inachevé de la Bibliothèque Nationale, dont l'inauguration était prévue pour 1989 (2007) |
En première, Anthony et moi étions partis ensemble à Bucarest. Bien qu'à dix-sept ans de 1989, la capitale dégageait un exquis parfum de ruines: à partir d'enseignes, de lettres accrochées au-dessus des commerces, nous pouvions nous représenter le monde d'avant. S'imaginer peut rendre nostalgique d'une époque inconnue. Lorsque le taxi empruntait un boulevard, j'étais fière de souffler, "Regarde, c'est mon grand-père qui a fait construire les fontaines qu'il y a là-bas" et je débitais avec plaisir la légende familiale.
| Palais du Parlement (2007) |
| Intérieur de l'Athénée |
C'est drôle, nous savions que ce monde changerait. Je l'avais écrit quelque part à l'époque. Ce monde change et on est en train de savourer les dernières gouttes de quelque chose qui ne nous appartient pas, qu'on soupçonne à peine. Nous avions rendu visite à une très vieille dame qui nous trouvait très jeunes; elle nous avait servi des sucreries, du cascaval, de l'alcool de cerises; elle m'avait donné un tas de ses robes de jeune femme que je n'avais osé refuser. Je connaissais, par le biais de mon père, son histoire et elle valait un roman. Toutes les histoires en valent un.
| Edifice du CEC - équivalent des établissements bancaires durant la période communiste (2007) |
Maintenant c'est fini, Bucarest est en train de devenir ce qu'elle mérite, c'est à dire une ville dynamique, qui fourmille et trépigne. Le projet est loin d'avoir abouti, mais déjà marcher dans les rues ne file plus cet insupportable sentiment de désœuvrement. D'une année à l'autre je remarque avec plaisir les changements. Parfois un pincement au cœur me prend; cette période de transition entre la chute du communisme et l'avenir est mienne, c'est quand j'avais cinq ans et qu'une poupée Barbie était un luxe introuvable; on se contentait donc de jouets importés de Chine. Alors, ces dernières années, j'ai pris des centaines de photographies d'édifices abîmés du centre historique, des blocs qui fleurissent un peu partout pour avoir quelque part des images de ce qu'aurait pu être ma vie s'il n'y avait pas eu 1989.