C'est une drôle de ville, au-delà de Sinaia et de Brasov. Le train terminus Târgul-Mures a même dépassé Sfântul Gheorghe, et je me retrouve à Tusnad, la plus petite station balnéaire roumaine, au sud-est de la Transylvanie. La région, Tinutul Secuiesc (Wikipédia traduit Székely Land, je n'oserais la contredire) est majoritairement habitée par des Hongrois, ainsi que l'indiquent les enseignes bilingues. Le train nous laisse à 650 mètres altitude, dans l'air sec et froid. La ville, minuscule, s'étale un peu en longueur; trois quatre rues, moins de dix commerces, une piste de ski, les Carpates autour et quelques chemins à emprunter pour sillonner la forêt. Les panneaux "Attention aux ours" annulent cette dernière hypothèse. C'est objectivement très beau, mais il n'y a objectivement rien à faire.
A Tusnad, rien n'a l'air d'avoir changé depuis des décennies. La brume sublime la végétation du paysage et le rend protagoniste. Dans les rues, quelques rares passants, deux ou trois véhicules. Je croiserai moins de cinquante individus en quatre jours. Les pieds s'enfoncent dans la neige molle; cet hiver est un ersatz. Sans avoir sérieusement froid, difficile de se prélasser dans les intérieurs surchauffés. Néanmoins, le lendemain et surlendemain, il neige. Les skis dérapent. Deux chalets se font concurrence pour la location du matériel; le plus cher propose du vin chaud à la cannelle et du thé. La propriétaire a des cheveux courts et une dureté dans la voix. J'ai conscience de me faire avoir pour les prix: cela varie selon la fréquentation du lieu et la tête du client. Idem pour le téléski: la pancarte affichant les tarifs change quotidiennement. C'est comme ça, un peu partout, tu acceptes, tu arrives à négocier ou tu t'en vas. J'avoue avoir du mal à négocier; mon roumain, toute langue maternelle qu'il soit, a acquis au fil des années quelque chose d'incertain, et la distance que je ressens chez les gens à chaque retour à Bucarest ou en Roumanie me rend un peu mal à l'aise.
A Tusnad, rien n'a l'air d'avoir changé depuis des décennies. La brume sublime la végétation du paysage et le rend protagoniste. Dans les rues, quelques rares passants, deux ou trois véhicules. Je croiserai moins de cinquante individus en quatre jours. Les pieds s'enfoncent dans la neige molle; cet hiver est un ersatz. Sans avoir sérieusement froid, difficile de se prélasser dans les intérieurs surchauffés. Néanmoins, le lendemain et surlendemain, il neige. Les skis dérapent. Deux chalets se font concurrence pour la location du matériel; le plus cher propose du vin chaud à la cannelle et du thé. La propriétaire a des cheveux courts et une dureté dans la voix. J'ai conscience de me faire avoir pour les prix: cela varie selon la fréquentation du lieu et la tête du client. Idem pour le téléski: la pancarte affichant les tarifs change quotidiennement. C'est comme ça, un peu partout, tu acceptes, tu arrives à négocier ou tu t'en vas. J'avoue avoir du mal à négocier; mon roumain, toute langue maternelle qu'il soit, a acquis au fil des années quelque chose d'incertain, et la distance que je ressens chez les gens à chaque retour à Bucarest ou en Roumanie me rend un peu mal à l'aise.
Le soir on rentre dans un magasin alimentaire. On n'appelle pas cela une épicerie, mais un magasin alimentaire, et, je dois avouer, que moi qui ai une sainte horreur des supermarchés ai toujours éprouvé une certaine fascination pour l'univers des magasins alimentaires. Une pancarte vieillie, pré-Révolution, indique "Alimentara" et, dans le cas présent, son équivalent hongrois. Les vendeuses des Alimentare sont rarement des crèmes, elles ont une cinquantaine d'années, plein de rondeurs, des cheveux en permanente, des sourcils impeccablement épilés en-dessous desquels elles adressent des regards sévères à celui qui traîne un instant de trop à la caisse. Les produits ramènent parfois quinze ans en arrière: il y a les eugénies, assemblage de deux biscuits entre lesquels s'étale une couche de chocolat - on les distribuait à la récré quand j'étais à l'école primaire -, les pufuleti, snacks à base de polenta, des marques spécifiques de chocolat, la bien connue Poiana, mais également d'autres, plus particulières, les morceaux de cascaval, délicieuse sorte d'emmental sec, parfois du loukoum à la pistache saupoudré de sucre fin. A proximité, les classiques occidentaux à l'instar des pâtes Barilla ou des Activia savamment disposés dans un petit réfrigérateur. Rayon beauté, une marque de shampooing hongroise colle un savon fait maison roumain et un flacon de Garnier beauté antipelliculaire. Le radiateur électrique dégage une chaleur à crever. Une fois les courses finies, on se dirige vers la caisse: mon cousin de sept ans aura le choix entre des Chupa-Chups et des pistaches grillées. Son choix se porte sur une tablette de chocolat à l'emballage démodé, produite dans la région. Les Alimentara dégagent un intemporel parfum d'enfance. C'est peut-être pour ça que j'ai l'impression d'être balancée quinze ans en arrière.
Les lieux respirent le passé, quelque chose à jamais révolu qui, néanmoins, subsiste, en mauvais état. Lorsque je consulte rétrospectivement le site de la ville, je lis que la station dispose d'une base de traitement où il est possible de se faire masser avec de la paraffine, d'effectuer hydrothérapies et physiothérapies, gymnastique médicale et électrothérapie. La pancarte ruinée "Baza de tratament" a pourtant de quoi en rebuter plus d'un. Antagonisme avec les lieux, superbes et inquiétants, où se meuvent quelques silhouettes silencieuses.
Nous finissons par trouver refuge au délicieux "Han Secuiesc" pour déguster goulash, sarmale (boulettes de viande dans des feuilles de vigne) à la polenta et papanasi cu dulceata (sorte de beignets à la confiture maison). L'intérieur est traditionnel, presque vieillot, avec des nappes brodées que je crains presque d'abîmer et des meubles en bois massif. Le garçon qui nous sert a une vingtaine d'années et, bien que disponible, il ne nous adresse que peu de mots. Je mets les quelques jours passés à Tusnad à saisir qu'il parle à peine le roumain. Les chuchotements s'organisent ; la cohabitation entre les différentes minorités est réputée pour mal se passer. Je ressens parfois une froide réticence de la part des habitants, mais rien de concret, et puis je me suis si souvent heurtée à la même attitude de la part de certains commerçants bucarestois que j'y prête à peine attention.
L'essentiel reste encore de descendre le chemin qui mène à la gare, puis de bifurquer et se retrouver nez à nez avec un lac glacé qu'on voudrait presque transformer en patinoire. Ou, pour certains , d'escalader les chemins peu escarpés et de saisir l'image une église orthodoxe déserte ou d'un massif montagneux qui s'estompe dans les particules d'eau.