vendredi 13 avril 2012

Hommage


Quinze heures, Saint-Sulpice, la foule avait envahi la place jusqu’à saturation, cherchant à pénétrer dans l'église. A l’intérieur, l’orgue esquissait avec brutalité quelques mouvements d’essai et nous attendions que ça commence.

En réalité, ça avait commencé une semaine auparavant, dans la nuit de mardi à mercredi,  par une vague de condoléances  et de tristes statuts sur Facebook, postés en même temps qu’une montagne de liens qui renvoyaient vers lefigaro.fr lemonde.fr liberation.fr etc.  On nous indiquait que Richard Descoings, le très charismatique et non moins polémique directeur de Sciences Po Paris  venait de mourir. J’ai cru à une mauvaise plaisanterie pendant quelques instants, tellement c’était gros. Ensuite je me suis rendu compte que c’était vrai et j’ai eu le sentiment qu’on venait de m’asséner un coup de massue sur le coin de la tête. Une pensée stupide m'a traversé l'esprit. Je ne boirai jamais de café avec lui. C’est con, on avait beau raconter, parfois critiquer, sa présence avait quelque chose de rassurant et nous étions, je suppose, nombreux à écouter les chansons de variété qu’il postait  le dimanche après-midi sur les réseaux sociaux et à secrètement rêver d’un café avec lui. 

La cérémonie en son hommage a duré trois heures. Trois heures de sobre beauté durant lesquelles c’est la vie qui nous en a mis plein la vue. A travers l’évocation du souvenir de Richard Descoings émergeaient toutes ces choses un peu abstraites auxquelles nous oublions systématiquement de penser. La fraîcheur des idées, le non-conformisme, une certaine honnêteté intellectuelle, l’humour, les bougies qui brillent dans le petit hall, les pancartes de métro volées, collées comme dans une transgression sur le panneau d’affichage des cours, dédiées à sa mémoire. L’hymne à l’amour, superbement entonné par la chorale. Un sac marsupilami qui flashait sauvagement dans la foule.  La Liberté d’Eluard, écrite sur  l’absence sans désir, sur la solitude nue, sur les marches de la mort.  C’est cela qu’incarnait ce jeune directeur que nous venions tous un peu de perdre. L’idée de l’année à l’étranger, l’intégration de Sciences Po par mention très bien, l’internationalisation, les ZEP.  Il n’y a eu aucun bon sentiment gratuit durant ces trois heures, c’était aussi  juste que les centaines de roses blanches qui s’étalaient à deux pas de l’autel. 

Alors j’ai eu envie de marquer, quelque part, sur un bout de papier, ou dans ce blog, Merci Monsieur d’avoir contribué à ce que je suis devenue. 

Le lendemain, je  suis arrivée à Sciences Po à la bourre, comme d’habitude. Semaine des Arts oblige, en Péniche, des colombes en carton pendaient du plafond, on avait collé des cartes des cinq continents sur le sol et les murs étaient colorés.  Les retardataires se bousculaient pour ne pas essuyer une absence. Avant de rejoindre Boutmy, provisoirement rebaptisé Richard Descoings, j’ai jeté un coup d’œil dans le jardin. Personne, sauf le silence. Les centaines de bouquets blancs de Saint Sulpice s’étalaient sur l’herbe, comme une sorte de tapis trois dimensions. Pour la première fois depuis très longtemps, je me suis sentie très fière d’étudier dans cette  école. C’était  très beau et douloureux, comme plein de choses.