samedi 21 janvier 2012

Perplexité


Minuit moins dix. 
 
Je trouve dans ma boîte à lettres une carte de Saint-Pétersbourg datée du 30 août 2011.


Poste italienne poste russe même combat. 


samedi 14 janvier 2012

(Se) transformer

Jeudi soir, j'ai une nouvelle fois quitté Bucarest pour quelques mois, si ce n'est pour un an. La veille des départs, je me console à l'idée que j'y retournerai vite, qu'en fin de compte c'est à deux heures et demi d'avion, une moitié d'après-midi soit rien. C'est sans compter sur le quotidien.
En dix ans, tout a changé. Les terrains vagues à proximité du gigantesque Palais du Parlement, véritable no man's land occupant le précieux espace du centre ville, ont vu fleurir des petites tours qui abritent les sièges des multinationales. Les fins de journées ne s'étalent plus dans les ruines des chantiers en cours au moment de la chute de Ceausescu.
Le chantier inachevé de la Bibliothèque Nationale, dont l'inauguration était prévue pour 1989 (2007)
 Le spectre de Sfânta Vineri, la célèbre église qu'il avait détruite car elle gênait ses travaux, a cessé de planer sur ce vide urbain. On a cherché à le combler: le carrefour de l'Unirii s'est métamorphosé sous l'effet des énormes écrans publicitaires qui parlent marques universelles. La foule se bouscule devant l'un des plus vieux centres commerciaux de la capitale; j'y croise autant de bobos que de jeunes femmes en chaussures à plateforme. Les ruelles du centre historique, délicieusement pavées, rengorgent de bars, théâtres et cafés-concerts. 

En première, Anthony et moi étions partis ensemble à Bucarest. Bien qu'à dix-sept ans de 1989, la capitale dégageait un exquis parfum de ruines: à partir d'enseignes, de lettres accrochées au-dessus des commerces, nous pouvions nous représenter le monde d'avant. S'imaginer peut rendre nostalgique d'une époque inconnue. Lorsque le taxi empruntait un boulevard, j'étais fière de souffler, "Regarde, c'est mon grand-père qui a fait construire les fontaines qu'il y a là-bas" et je débitais avec plaisir la légende familiale.
Palais du Parlement (2007)
Rue Lipscani, les superbes édifices de la Belle Époque, à l'époque délabrés, étaient squattés par des familles de Roms. Le tremblement de terre tant craint leur aurait été fatal. Le centre historique jouissait de la même réputation que le quartier espagnol napolitain ("Mais qu'est ce que vous avec été foutre là-bas?). Notre périple avait quelque chose d'exquis, car clandestin, Ma ville apparaissait comme une parfaite inconnue, à la fois splendide et répugnante. Certains passages insalubres, exhalant des odeurs de moisi, rappelaient les mauvais thrillers filmés dans des banlieues désœuvrées. Et puis, à quelques centaines de mètres se trouvait le superbe Athénée, et nous étions les plus jeunes de la salle située dans la coupole à être venus écouter de la musique classique.
Intérieur de l'Athénée
 A l'opéra, la représentation que je qualifierais aujourd'hui de passable passait alors pour brillante. C'était la première fois que nous voyagions en adultes, et j'ai déjà la douce mélancolie des premiers chocolats haut-de-gamme que nous buvions dans un grand local, de nos premières escapades, et des nuits blanches consacrées à refaire le monde, où le sommeil équivaut à un regret.

C'est drôle, nous savions que ce monde changerait. Je l'avais écrit quelque part à l'époque. Ce monde change et on est en train de savourer les dernières gouttes de quelque chose qui ne nous appartient pas, qu'on soupçonne à peine. Nous avions rendu visite à une très vieille dame qui nous trouvait très jeunes; elle nous avait servi des sucreries, du cascaval, de l'alcool de cerises; elle m'avait donné un tas de ses robes de jeune femme que je n'avais osé refuser. Je connaissais, par le biais de mon père, son histoire et elle valait un roman. Toutes les histoires en valent un. 
Edifice du CEC - équivalent des établissements bancaires durant la période communiste (2007)
Je me souviens de ce voyage comme de mon plus beau voyage. Il n'y avait rien d'exotique mais la vie s'ouvrait, rendant possible chaque ambition, chaque illusion. Il s'agissait d'entamer cette infinie masse de temps qui s'étalait devant nous, nous croyions pouvoir choisir les individus que nous serions. Les envies s'énuméraient aux heures les plus tardives de la nuit, la liberté avait le goût délicieux de tous les possibles, et non encore celui de la solitude. Le plus drôle, c'était la conscience de vivre quelque chose d'extraordinaire, c'était le bonheur un peu grave avec lequel nous prenions chaque instant.
Maintenant c'est fini, Bucarest est en train de devenir ce qu'elle mérite, c'est à dire une ville dynamique, qui fourmille et trépigne. Le projet est loin d'avoir abouti, mais déjà marcher dans les rues ne file plus cet insupportable sentiment de désœuvrement. D'une année à l'autre je remarque avec plaisir les changements. Parfois un pincement au cœur me prend; cette période de transition entre la chute du communisme et l'avenir est mienne, c'est quand j'avais cinq ans et qu'une poupée Barbie était un luxe introuvable; on se contentait donc de jouets importés de Chine. Alors, ces dernières années, j'ai pris des centaines de photographies d'édifices abîmés du centre historique, des blocs qui fleurissent un peu partout pour avoir quelque part des images de ce qu'aurait pu être ma vie s'il n'y avait pas eu 1989.

dimanche 8 janvier 2012

Tusnad

C'est une drôle de ville, au-delà de Sinaia et de Brasov. Le train terminus Târgul-Mures a même dépassé Sfântul Gheorghe, et je me retrouve à Tusnad, la plus petite station balnéaire roumaine, au sud-est de la Transylvanie. La région, Tinutul Secuiesc (Wikipédia traduit  Székely Land, je n'oserais la contredire) est majoritairement habitée par des Hongrois, ainsi que l'indiquent les enseignes bilingues. Le train nous laisse à 650 mètres altitude, dans l'air sec et froid. La ville, minuscule, s'étale un peu en longueur; trois quatre rues, moins de dix commerces, une piste de ski, les Carpates autour et quelques chemins à emprunter pour sillonner la forêt. Les panneaux "Attention aux ours" annulent cette dernière hypothèse. C'est objectivement très beau, mais il n'y a objectivement rien à faire. 
 A Tusnad, rien n'a l'air d'avoir changé depuis des décennies. La brume sublime la végétation du paysage et le rend protagoniste. Dans les rues, quelques rares passants, deux ou trois véhicules. Je croiserai moins de cinquante individus en quatre jours. Les pieds s'enfoncent dans la neige molle; cet hiver est un ersatz. Sans avoir sérieusement froid, difficile de se prélasser dans les intérieurs surchauffés. Néanmoins, le lendemain et surlendemain, il neige. Les skis dérapent. Deux chalets se font concurrence pour la location du matériel; le plus cher propose du vin chaud à la cannelle et du thé. La propriétaire a des cheveux courts et une dureté dans la voix. J'ai conscience de me faire avoir pour les prix: cela varie selon la fréquentation du lieu et la tête du client. Idem pour le téléski: la pancarte affichant les tarifs change quotidiennement. C'est comme ça, un peu partout, tu acceptes, tu arrives à négocier ou tu t'en vas. J'avoue avoir du mal à négocier; mon roumain, toute langue maternelle qu'il soit, a acquis au fil des années quelque chose d'incertain, et la distance que je ressens chez les gens à chaque retour à Bucarest ou en Roumanie me rend un peu mal à l'aise.
Le soir on rentre dans un magasin alimentaire. On n'appelle pas cela une épicerie, mais un magasin alimentaire, et, je dois avouer, que moi qui ai une sainte horreur des supermarchés ai toujours éprouvé une certaine fascination pour l'univers des magasins alimentaires. Une pancarte vieillie, pré-Révolution, indique "Alimentara" et, dans le cas présent,  son équivalent hongrois. Les vendeuses des Alimentare sont rarement des crèmes, elles ont  une cinquantaine d'années, plein de rondeurs, des cheveux en permanente, des sourcils impeccablement épilés en-dessous desquels elles adressent des regards sévères à celui qui traîne un instant de trop à la caisse. Les produits ramènent parfois quinze ans en arrière: il y a les eugénies, assemblage de deux biscuits entre lesquels s'étale une couche de chocolat - on les distribuait à la récré quand j'étais à l'école primaire -, les pufuleti, snacks à base de polenta, des marques spécifiques de chocolat, la bien connue Poiana, mais également d'autres, plus particulières, les morceaux de cascaval, délicieuse sorte d'emmental sec, parfois du loukoum à la pistache saupoudré de sucre fin. A proximité, les classiques occidentaux à l'instar des pâtes Barilla ou des Activia savamment disposés dans un petit réfrigérateur. Rayon beauté, une marque de shampooing hongroise colle un savon fait maison roumain et un flacon de Garnier beauté antipelliculaire. Le radiateur électrique dégage une chaleur à crever. Une fois les courses finies, on se dirige vers la caisse: mon cousin de sept ans aura le choix entre des Chupa-Chups et des pistaches grillées. Son choix se porte sur une tablette de chocolat à l'emballage démodé, produite dans la région. Les Alimentara dégagent un intemporel parfum d'enfance. C'est peut-être pour ça que j'ai l'impression d'être balancée quinze ans en arrière. 

Les lieux respirent le passé, quelque chose à jamais révolu qui, néanmoins, subsiste, en mauvais état. Lorsque je consulte rétrospectivement le site de la ville, je lis que la station dispose d'une base de traitement où il est possible de se faire masser avec de la paraffine, d'effectuer hydrothérapies et physiothérapies, gymnastique médicale et électrothérapie. La pancarte ruinée "Baza de tratament" a pourtant de quoi en rebuter plus d'un. Antagonisme avec les lieux, superbes et inquiétants, où se meuvent quelques silhouettes silencieuses.
 Nous finissons par trouver refuge au délicieux "Han Secuiesc" pour déguster goulash, sarmale (boulettes de viande dans des feuilles de vigne)  à la polenta et papanasi cu dulceata (sorte de beignets à la confiture maison). L'intérieur est traditionnel, presque vieillot, avec des nappes brodées que je crains presque d'abîmer et des meubles en bois massif. Le garçon qui nous sert a une vingtaine d'années et, bien que disponible, il ne nous adresse que peu de mots. Je mets les quelques jours passés à Tusnad à saisir qu'il parle à peine le roumain. Les chuchotements s'organisent ; la cohabitation entre les différentes minorités est réputée pour mal se passer. Je ressens parfois une froide réticence de la part des habitants, mais rien de concret, et puis je me suis si souvent heurtée à la même attitude de la part de certains commerçants bucarestois que j'y prête à peine attention. 
L'essentiel reste encore de descendre le chemin qui mène à la gare, puis de bifurquer et se retrouver nez à nez avec un lac glacé qu'on voudrait presque transformer en patinoire. Ou, pour certains , d'escalader les chemins peu escarpés et de saisir l'image une église orthodoxe déserte ou d'un massif montagneux qui s'estompe dans les particules d'eau. 

vendredi 6 janvier 2012

2012

La télévision raconte d'un égal une longue suite d'information, non sans une pointe de voyeurisme. A Bucarest, une jeune femme incarcérée pour meurtre s'est arrangée pour tomber enceinte du professeur de théâtre du pénitencier pour essayer d'obtenir une libération conditionnelle. A Ploiesti, quelques dizaines de kilomètres de la capitale, les gens se sont agglutinés pour recevoir de l'eau bénie parce qu'aujourd'hui c'est la fête d'Ioan Botezatorul (Jean -Baptiste) - en Bulgarie, il paraît qu'ils s'amusent comme des petits fous à danser dans de l'eau glacée. Selon un sondage, 34% des Roumains ont "graissé la patte" ces douze derniers mois mais  85% considèrent que s'ils étaient fonctionnaires, il ne chercheraient pas à profiter de la corruption pour s'enrichir. 37 Libyens ont été transportés à Bucarest pour se faire soigner. J'ai envie d'éteindre le poste et de poster quelques mots. 

Le blog a plus d'un an, et même si j'ai un peu ralenti je n'ai pas l'intention d'arrêter. Lorsque je me repasse ces douze derniers mois j'ai l'impression d'un album de photographies où chaque image serait associée à une émotion précise. Le paradoxe, c'est qu'on n'a jamais de photographies des instants les plus intenses et plein de clichés de ceux où l'on s'ennuyait assez pour sortir l'appareil.

Alors en vrac et en cinq minutes. Une pizza avec Matthias dans le Trastevere, la première, je crois, des lettres passionnées que j'ouvrais délicieusement Viale Somalia, cette sensation d'être quelqu'un de libre qui se réveille chaque matin pour se rendre au travail, les livres cornés qu'on s'entête à lire dans l'autobus bondé et cette place que j'étais seule à dénicher, dans le 63, derrière le premier siège sur la gauche, place inconfortable, certes, mais que personne ne pouvait réclamer, où je m'oubliais au rythme des lignes lues. Le virage dans le rond point de Piazza Venezia, une soirée sublime sur la petite plage de Syracuse, et ce magasin hors de prix où nous avons essayé des chapeaux pour continuer à écouter la musique en français. La Fiat Panda qui trace, parallèle à la mer. L'autobus d'Ostie qui trace sur la chaussée et nous manquons de mourir de rire lorsqu'il tourne. Villamedici.it  Faire du stop. Faire du stop. Faire du stop et prier. Les baignades d'août dans le lac en cratère de volcan de Castel Gandolfo, lorsque Rome et mon cœur se sont vidés. L'ennui et les journées qui s'écroulent sans s'écouler. Rentrer seule de nuit, à quatre heures, les chats ont filé se coucher, tu restes calme, oui, tu restes calme, mais les derniers mètres, j'enlevais toujours les chaussures pour me mettre à courir. Fellini, Mastroianni, Visconti, Pasolini et Cinecittà. Passer des heures à feuilleter des guides touristiques devant un café au premier étage de la Feltrinelli.  Le footing à Villa Ada, tiens, les répétitions pour le concert de ce soir, on dirait Goran Bregovic. Merde, c'est Goran Bregovic. Waaah, j'entends Goran Bregovic de ma chambre, pour une fois qu'il arrive quelque chose dans ce quartier. Les nuits inquiétantes, et les fous de Rome, qui traînent, sales et désœuvrés, effarants. Sten via della Maddalenna. Le jardin du Luxembourg dans la chaleur d'un septembre qui se prend pour le mois de juillet. L'impression désagréable d'avoir emprunté non pas le meilleur chemin mais le moins mauvais. Scolairement parlant. Dîner aux chandelles à trente à la Cité de la Céramique de Sèvres, dans des assiettes qui portent la marque du lieu. La descente de l'avion dans le bleu de la mer; le hublot laisse entrevoir Copenhague et les éoliennes ressemblent à des petits bonhommes. Le décollage de Catane, regarde, on aperçoit Taormina et l'Isola bella, il y a trois jours, nous nous y baignions. Marcher dans la démesure Berlinoise, Kreuzberg éclairé par les rayons de mai. La Piel que habito, studio Galande, les instants où nous sommes démesurément heureux sont ceux durant lesquels nous ne songeons à rien d'autre qu'au présent. Volup'thé, Sleeping Beauty, le grand instant du "chuuut" avant un anniversaire surprise, qui se prolonge, qui se proloooonge tellement que cela prend des airs de plaisanterie. Les amitiés naissantes, les muffins au Nutella à trois pas de Saint-Sulpice et les spaghetti à la carbonara de 23h. Marcher des heures durant  sous la pluie de Beaubourg à Bastille et de Bastille à Beaubourg, parler aux antiquaires, trouver qu'il s'agit d'insupportables snobards. Déjeuner tibétain au coin de la rue des Ecoles ou claquer de rire dans un japonais rue Sainte-Anne et prier pour que les maîtres du lieu n'aient rien saisi à l'indécence de la conversation. Nager comme une calamité, mais une calamité courageuse s'il vous plaît. L'irrésistible odeur du vin chaud à la cannelle et les adieux qui s'éternisent à Denfert-Rochereau. Cinq minutes écoulées, à l'instar de 2011.

Dehors il neige, et nous sommes en mezzanine. La neige glisse sur la vitre, forme de petites flèches blanc cassé puis s'amasse. Je l'aime le matin, phosphorescente dans la lumière bleutée, lorsque la végétation des montagnes fond dans la brume. Les Carpates ressemblent alors aux cartes postales.

Je me permets de vous adresser une petite compilation des meilleurs souhaits que j'ai reçus pour l'année qui s'ouvre. "Joie de vivre, sérénité" "belles rencontres et réussites" mais aussi "de l'amour fou, des éclats de rire et de chocolat, des promenades en bord de Seine", bref une année "RICHE dans tous les sens du terme. Riche de rencontres, de cafés pris un peu partout avec des gens connus ou non, de découvertes, d'instants volés et de sourires, riche de la beauté de ce qui vous entoure."

jeudi 5 janvier 2012

Munch

21 décembre de l'an dernier. La file d'attente à l'extérieur et le concert de parapluies ne trompent pas, il y a du très fascinant en haut du triple escalator de Beaubourg. Certes, la forêt de préservatifs en verre coloré, œuvre de Bryan Mc Cormack, qui décorait chaque niveau du Centre Pompidou , a disparu, et la pluie fine trouble la vue que certains viennent chercher, dernier étage. Certes, la terrasse est bien inaccessible, à moins de bien vouloir faire avec les gouttelettes collantes et glacées. Cependant il y a Edvard Munch en exposition temporaire. Un regard jeté à la frise présage l'âme tourmentée. L'existence est retracée en quelques évènements essentiels : son enfance dans la capitale norvégienne, de son ancien nom Christiania, la mort de sa petite soeur, Sophie - thème qui revient dans les différentes oeuvres intitulées "L'enfant malade", sa relation tumultueuse avec Tulla Larsen qui s'achève en drame passionnel et le prive d'une phalange, les séjours à répétition en clinique psychiatrique, l'existence qui s'allonge en mélancolie. 
Edvard Munch, Nuit étoilée 1922-1924 Huile sur toile 120,5x100cm
Pourtant, j'ai le bonheur de constater qu'il y a une certaine gaieté dans ses œuvres. La gaieté des étoiles de Van Gogh, l'intensité des rayons lumineux représentés, qui éclatent en pleine face. Cela se conjugue en thèmes déclinés: la solitude d'un couple symétrique, côte à côte, face à l'écume, l'enfant malade comme un flou ou comme le souvenir de Sophie. Cheveux longs, la mère à ses côtés, ou bien masse tassée sous une couverture, près d'une foule de quatre individus qui prient et luttent. Le spectateur est le cinquième. 
Edvard Munch, L'enfant malade, 1885-86. Huile sur toile 120 x 118,5 cm. Oslo
 Les accords deviennent sourds sans perdre de leur éclat lorsqu'il s'agit de s'égarer dans la suite d'autoportraits qui retracent une existence de façon profondément subjective. Il y a Munch trentenaire, le visage assombri et en arrière plan une vitre. Derrière s'étale la vie, sous la forme d'un clocher d'église autour duquel des minces silhouettes s'affairent. Près de la toile, un autre Munch, nocturne dans la fascination de l'obscurité, cernes creusées, ombre d'une bougie. Mon préféré: Munch vieilli, visage altier, regard franc, entre l'horloge et le lit. On croirait entendre Brel et ses Vieux "Et fuir devant vous une dernière fois la pendule d'argent / [...] Qui ronronne au salon qui dit oui qui dit non et puis qui nous attend." Au-dessus du lit il y a l'évanescente silhouette d'une femme. 
Edvard Munch, Autoportrait entre l'horloge et le lit, 1940-1943, huile sur toile, 149,5 x 120,5 cm, Munch Museet, Oslo
 Dans une pièce sur la gauche s'étalent des dessins d'yeux meurtris. C'est aussi sordide que fascinant de constater cette froide précision avec laquelle Munch peint les images déformées par son œil malade, suite d'éléments surréalistes de l'ordre d'une folie enfantine. On y voit des sapins de Noël, innocemment décorés ou une récurrente figure d'aigle. L'aboutissement de l’œuvre dans ces taches mathématiques. 
J'ai envie d'un retour en arrière, je reviens dans les salles d'avant où, sur une toile s'étale le romanesque d'une femme qui pleure, debout, près d'un lit.Ses cheveux sont un chignon, soulevés, un deuxième trait double l'esquisse, ça explose de féminité. 
Munch, Femme en pleurs, 1907
 Ailleurs sont exposées des photographies et des courts-métrages, le cinéma des boulevards. Des silhouettes à crinoline se trouvent surprises par l'objectif.  Les voilà qu'elles avancent sur les trottoirs dans l'image trouble et mouvementée. Ironique mise en abyme: Munch joue avec la photographie en posant devant ses œuvres. Les traits altiers sont entachées du flou des images argentiques. Les minuscules clichés tranchent avec les toiles grandeur nature.
S'il s'agit de finir, j'aimerais revenir sur cette sublime scène de baiser qui rivalise sans peine avec celui de Klimt, les visages des personnages fondus dans un seul trait. Parler de cet autre tableau où les courbes de la lune s'étirent dans la profondeur de l'écume jusqu'à créer un i géant. Sa neige, un voyage éclatant, seulement troublé par les formes obscures et fantomatiques qui y fourmillent. C'est une invitation à la Norvège et à l'imaginaire, l'étirement d'une peinture infiniment accessible. 
Edvard Munch, Le baiser, 1897 Oslo