Minuit cinquante, samedi soir.
Quelques manuels à ingérer - que de toute façon je n'ingérerai pas, je le sais déjà. Un autobus de nuit qui tarde à chaque fois, le vent doux et nocturne contre les poteaux, demain midi Stazione Termini, ces nuits finissantes que je voudrais interminable, la ville en sauna de 11h à 17h, trois pages recto verso de choses à faire avant de quitter Rome - trois pages que je déchirerai indubitablement, parce que j'ai décidé de partir avec une sensation d'inachevé.
J'ai décidé de partir, le moment venu, avec la certitude naïve qu'un jour ça sera comme avant, qu'il y aura encore l'habitude des matinées fraîches, où l'on se presse pour envahir le marché, se fournir en pastèque avant les grandes chaleurs, l'habitude de remettre à plus tard tel restaurant, tel musée, telle idée, parce qu'il y a le temps, c'est la dernière chose qui manque, non? L'habitude des après-midis à traîner chez ma voisine, ou autour d'un café, et à se projeter dans un mois, dans trois, j'ai hâte que les journées rallongent, qu'il refasse aussi beau, aussi doux qu'en septembre, tu penses qu'en avril c'est bon? L'habitude de traînasser dans le lit, alors qu'il est déjà tard, certes la journée est brève, mais il faut le temps du miel, et du muesli, et surtout cette fraîcheur de la cuisine en matinée, lorsqu'on a laissé la porte ouverte sur le balcon, ce qui a provoqué l'idéal des courants d'air. L'habitude d'écouter le voisin du dessus jouer du piano, de m'attarder dans la chambre, alors que je suis déjà en retard depuis une demi-heure, tant pis, cela ira sur le compte des autobus, tout le monde les déteste, traînasser ce même air de piano dans l'esprit durant des heures, l'oublier, la certitude de le retrouver le soir suivant. L'habitude des silences, avec Elena, devant nos ordinateurs, ou devant la télévision, sous la couverture, avant que les mots, les histoires, parfois les rires ne débarquent. L'habitude d'emprunter la via Sistina, de m'arrêter un instant durant devant Trinità dei Monti pour contempler d'en haut la foule de Piazza di Spagna (le fascinant, encore une fois, les gens et pas les lieux) avant de me rendre au travail. L'habitude des sourires, les mêmes, quelquefois feints, souvent sincères, qui dessinent une certaine douceur du quotidien.
L'habitude de me dire que Paris est loin et qu'on peut toujours remettre à plus tard ce qui effare (un peu).
Une heure sept, samedi nuit.