Le pont de Galata rappelle les ruelles de certains faubourgs malpropres. Les emballages de Malboro cernent l'asphalte et quelques cadavres de poissons gisent sur le trottoir. Le tas de touristes évite de justesse les marchands à la sauvette et ignore la foule de pêcheurs penchés au-dessus de la Corne d'Or. Des objectifs sur pied immortalisent le coucher qui se brise contre un minaret.
Istanbul a l'odeur des marrons chauds. Les courbes et lignes de Sainte-Sophie épousent la nacre du soir. L'affluence, le sifflement des vapur contribuent à cette gaie agitation qui s'étale à l'instant sur les rives du Bosphore.
Les premiers instants à Sultanahmet m'ont fait penser au folklore exagéré de certaines villes de l'est, où les fins objet d'artisanat côtoient des gadgets touristiques de moindre qualité. Les gens traversaient les rues, similaires à des chemins de marbre bondés.
Le reste s'est déroulé comme dans le Routard. Le tramway dessinait des vagues sur la route. Sainte-Sophie était aussi somptueuse que dans les livres d'histoire, les candélabres des grandes tribunes s'affirmant tels des dentelles sublimées par la lumière. Les vitraux habillaient de bleuté la basilique et l'or de la coupole surplombait les silhouettes des anges.
Des signes calligraphiés esquissaient des phrases dont le sens m'était inconnu. Les arabesques avaient recouvert les symboles chrétiens, les croix avaient été transformées en lances. Un Déisis, remarquable mosaïque, rappelait les origines de Sainte-Sophie à travers le visage tout en dégradés d'un Christ étonnamment humain.
La Mosquée Bleue, pendant musulman de Hagia Sofia, montrait délicatement les nuances particulières de ses faïences d'Iznik. Les candélabres pendaient de la coupole, tels des araignées
accrochées à un fil de plomb. Des gosses couraient sur les tapis, sous
les flash - pourtant interdits - des parents.
Quelques centaines de mètres plus loin, juin effleurait agréablement les jardins du Serail de Topkapi. Les hordes de visiteurs fuyaient la chaleur à l'intérieur des somptueux kiosques qui ornaient les cours intérieures. Des fidèles s'agglutinaient dans le bâtiment des Reliques, anciens appartements du sultan, déterminés à voir le Saint Manteau du Prophète et autres pièces rapportées du Caire par le sultan Selim Ier. Quant au harem, il conservait le parfum de ces lieux jadis interdits d'accès: on devinait aisément qu'il avait été le théâtre d'intrigues et complots féminins. On en retient: le violet des entrelacs, les étreintes des végétaux, la rupture que creusaient les joints dans les plaques de faïence, le contraste saisissant entre la fraîcheur des galeries et les portions de cour que le soleil parvenait à atteindre, la splendeur distante des pièces, le sentiment de parcourir un théâtre qui fait jouer la lumière. L'élégance aboutie dans les règles de la justesse: une architecture toute en fioritures, sans excès de fioritures.
Ni les photographies d'Istanbul que j'avais vues avant de m'y rendre, ni les guides touristiques ne m'avaient fait prévoir le reste. Au-delà d'Istanbul vitrine s'étalent des antithèses.
Dans la partie européenne, l'agitation prend la forme de l'Occident: l'Istiklal
Caddesi, ancienne grande rue de Pera, rassemble les grandes marques
internationales, restaurants et fast-foods. De nuit, la place Taksim prend un air de carrousel lumineux où s'entrecroisent des centaines de personnes et véhicules. L'asphalte sali d'Eminonü résonne de cet appel vibrant et chaotique qui explose au cœur des villes du sud. Les hurlements des sirènes annoncent le départ des bateaux, direction la rive asiatique, ou, au loin, vers l'Ile des Princes. Ça transpire l'Est de partout, la vie qui surgit et se répand. Istanbul entremêle l'éclat de l'Alhambra et le désordre vibrant de la foule.
Le métal scintillant du Bosphore, cette nuance de turquoise qui brille telle un pierre précieuse une heure et demi avant le coucher, lorsque la lumière décline et la fumée des navires, gigantesques jouets qui voguent vers la mer de Marmara. L'oppression qu'induit l'agglomération des vieux quartiers, la rumeur incessante des vendeurs qui racolent et cet inégalable sensation de liberté lorsqu'on traverse en voiture, fenêtres grandes ouvertes, le pont du Bosphore, direction les promesses de l'Asie.