vendredi 15 juin 2012

Cappadoce, virée chez les Flintstones

A vingt-deux heures passées, le dernier appel à la prière retentit à Avanos. 

Devant un thé à la menthe, Yildirim nous raconte qu'il a fait ses études en Corée du Sud, est tombé amoureux d'une Française qui l'a embarqué à Toulouse ("ô Toulouuuuuse" clame-t-il, puis enchaîne sur "France, Bordeaux, Sarkozy bad guy") et lui a fait visiter Paris. L'histoire finie, il est rentré en Cappadoce. Il travaille maintenant pour une agence de voyages qui fait visiter la région en 24h à des Japonais - et en profite pour les coincer dans une usine de tapis qui se trouve en rase campagne et leur vendre un tas de produits à des prix indécents. Dans la foulée, il explique à ma mère qu'il gagne bien sa vie et qu'il serait prêt à venir trois fois par semaine à Paris nettoyer ses tapis (ma mère collectionne les tapis: des longs, des petits, des carpettes, des moquettes, plus c'est chargé, mieux on se porte) si je veux bien rester vivre avec lui à Avanos. Refus catégorique.

 
 La Cappadoce a quelque chose d'un western. Pas de mines d'or ni de coups de feu, mais une lumière matinale qui transforme les paysages en canyons et incite à descendre sans raison le long des roches, quitte à se faire un peu mal aux jambes et aux sandalettes, juste pour voir. 

Petite histoire de la formation géologique: trois volcans qui entrent en éruption; leurs projections constituent le sol actuel de la Cappadoce. L'alternance de périodes de calme entre les éruptions a permis une superposition des couches de poussière plus ou moins dense. Les cendres  et les boues des volcans ont constitué une couche de tuf, pierre particulièrement tendre, sur laquelle se sont superposées des laves basaltiques beaucoup plus dures. D'où les fameuses cheminées de fées qui jalonnent les chemins de la région - les esprits mal tournés iront visiter the Love Valley et la forêt de roches à la forme phallique.
 Autrefois, les gens avaient d'autres chats à fouetter - du style prier dans la pierre. En témoigne la multitude d'églises rupestres décorées de fresques et de couvents creusés par les communautés monastiques byzantines, entre le VIIIème et le XIIIème siècle. A Göreme, on se laisse prendre dans la chasse au trésor: comprendre les symboles chrétiens dessinés sur les parois froides ou deviner les scènes de la vie de Jésus superbement représentées dans ces lieux de culte dissimulés. Ce qui arrive est assez improbable: nous avons parcouru 800 km en voiture - les regards sceptiques des mecs des stations service nous indiquaient qu'ils n'avaient pas souvent l'occasion de voir trois nanas étrangères voyager seules -, traversé le Sahara de nuit entre Ankara et Avanos et nous voilà au fin fond du pays, dans un musée en plein air où tout le monde parle anglais, au sein d'une petite ville où il y a plus de touristes américains et asiatiques que de Turcs. Vide, résonnant de silence, le lieu tiendrait du mystique; c'est un peu gâché par le foisonnement ambiant.
Église Sombre, musée en plein air de Göreme
A quelques kilomètres, la cité souterraine de Kaymakli, labyrinthe de tuf, descend de huit étages sous la roche. Elle abrite chambres à coucher, pièces de stockage et chapelles, fermées par d'immenses meules qui avaient pour vocation de protéger les Hittites  contre l'envahisseur. Les détails se découvrent à la lumière de la lampe de poche: puits qui descend sur plusieurs niveaux et crée un drôle d'écho, creux dans la roche qui servaient, selon les dires du guide, de "téléphone": les habitants d'une chambre à coucher s'en servaient pour faire résonner leurs voix et communiquer avec les voisins.

En Cappadoce, on a globalement l'impression d'atterrir dans ce dessin animé qui passait sur Cartoon Network quand j'étais gamine et que j'adorais. L'action se déroulait à l'âge de pierre, les personnages étaient Wilma, Barney, Fred etc., ils portaient des peaux de bête, vivaient dans des cavernes, conduisaient des bagnoles improvisées - ils étaient obligés de poser le pied par terre pour freiner. Les habitants du coin semblent s'être inspirés du dessin animé; ils vivent souvent dans la pierre. Nous l'avons compris après une nuit passée dans la maison de vacances de Nosferatu une pension troglodyte aux airs de caveau palais ottoman - luxe et tapis faits à la main, le tout en sous-sol, avec une température de quinze degrés inférieure à celle du dehors et une ambiance de cimetière souterrain. Quant aux villes, elles sont édifiées autour de ces formations naturelles - tantôt blanches, tantôt ocres - percées de fenêtres, érigées pour ressembler à des monstres lunaires.