mercredi 12 janvier 2011

Je suis rentrée à Rome et ça fait un drôle fou. De quitter un trop plein de vie de paroles, d'engueulades et de réconciliations (jusqu'à mon cousin qui, se rappelant qu'il m'aimait éperdument cinq minutes avant mon départ, s'est allongé sur ma valise de 30kg et m'a lancé un "NON TU PARS PAS" entre deux larmes feintes) . Je suis quand même partie. C'est drôle, parce que le temps va à pas de géant, et que je manque des choses. Les trucs normaux d'une famille, des disputes à tire-larigot, parce que de toute façon on se revoit le lendemain donc c'est pas grave, tout est sûr, là, définitif. Pauvre illusion, rien n'est définitif. Même pas nous.

J'habite dans le nord de Rome, viale Somalia, dans le cosi detto quartier africain; la plupart des rues portent en effet le nom d'anciennes colonies italiennes du continent noir - viale Libia, viale Etiopia etc. Pour mai, je suis censée préparer un rapport de séjour pour Sciences Po, à l'intention des deuxième année, y compris avec un tas de blabla "expérience extraordinaire, best year ever, tant appris sur moi-même", leur faire saisir que le Disneyland de leur jeunesse les attend et leur filer quelques pistes pour se débrouiller. 

Des pistes logement, j'en ai des tas. Naïve et idiote inconsciente, j'ai débarqué à Rome à la mi-août en compagnie de mon amie Mathilde P. [ hommage à ta force, ton moral, ta capacité à nous trouver le bon bus, ton guide bleu, ta cuisine, ta patience, sans laquelle je me serais pendue. Voilà, c'est dit]. Dans mes poches quelques rendez-vous de pris, des numéros de téléphone et une idée vague de ce qui nous attendait. Très très très vague. En théorie, on devait dormir chez des connaissances de connaissances de connaissances jusqu'à me trouver une chambre digne de ce nom; sauf que les connaissances habitaient à Monteverde, supersupersuperbe endroit au sud-ouest de Rome alors que nous devions chercher bonheur dans le nord. En théorie, j'avais dans les quinze rendez-vous, dont cinq sur via Tiburtina, sauf que j'ai du mal à évaluer les distances et j'aime pas GoogleMap. Et que la Tiburtina va jusqu'à Tivoli, à la base [appris il y a cinq minutes, sur Wiki. Rome - Tivoli = 1h de bus]. CQFD. 


Annulés les rendez-vous.

La fausse bonne rencontre a été Andrea [la trentaine, divin prénom, yeux divins], qui nous a proposé une chambre dans un appart à Montesacro, nord de Rome, au-delà du périphérique, le temps que je trouve quelque chose de définitif. Ses yeux étaient tellement beaux qu'on a accepté. Il avait juste omis de mentionner les matelas défoncés qui servaient à l'élevage d'acariens, le hall sinistre, les couches superposées de poussière. Ce qui nous a incitées à partir, dès le lendemain, en vadrouille du côté de Termini pour une étude du rapport qualité-prix des hôtels et pensions. Epistémologiques constatations: le bon plan vacances romaines, c'est ne rien réserver [nous étions tous de même en août!! un vendredi de surplus], débarquer avec sac à dos, traîner les endroits bon marché, NÉGOCIER [le prix peut baisser jusqu'à 10E par nuit par rapport au montant initial]. Le surlendemain, nous migrions via Principe Amadeo, à trois minutes de la gare et de son self pas cher. 

L'inconscience du siècle a été mon coup de coeur pour un 8m2 à San Lorenzo. Parce qu'indéniablement, il s'agit d'un des lieux les plus fascinants de Rome, avec ses rues colorées et mal éclairées,près de la superbe basilique San Lorenzo Fuori le Mura. Ancien quartier populaire, il déborde aujourd'hui d'étudiants, de bars et trattoria, et de restos bon marché mais garde néanmoins en lui quelque chose d'indiciblement angoissant. Les livres d'histoire évoqueront les 1700 morts des bombardements alliés du 19 juillet 1943, qui visaient les voies ferrées de la voisine Stazione Termini. Ironie: San Lorenzo était notoirement antifasciste; sa sensibilité de gauche demeure très marquée. Tout cela, je l'ai progressivement appris au fil de lectures et anecdotes. A l'époque, j'ai juste trouvé chouette l'idée de vivre dans une chambre aux volets en bois couverts de lierre, qu'il fallait carrément réaménager pour arriver à la rendre vivable. L'appartement était très ancien, l'immeuble de même, la potentielle colocataire une dame argentine en Italie depuis une dizaine d'années qui habitait là sans contrat. Après avoir accepté j'ai constaté que, non, la porte n'avait pas été repeinte en gris mais s'était approprié la nuance de la poussière, que l'élevage d'acariens de Montesacro avait été remplacé avec succès par un élevage d'insectes aux origines inconnues sous l'armoire grinçante, que le lierre abritait un village de moustiques violents, que le lit, en hauteur et en métal, grinçait tellement que j'avais peur d'une chute libre durant la nuit,que les prises qui marchaient étaient défoncées et menaçaient de s'enflammer, que le voisin d'en-dessous, 1m90, regard névrosé avait une baie vitrée et chaque fois que je sortais faire les courses il sortait parler au téléphone, essayait de m'accoster d'un regard maladif, et j'esquivais comme je pouvais. La nuit, triple cauchemar, mettre l'appareil anti-moustiques [leur éviter indigestion après une orgie alimentaire de moi], ouvrir la fenêtre pour ne pas crever intoxiquée et entendre le  gorille psychopathe du rez-de-chaussée parler au téléphone. Dehors. Imaginer un petit rire pervers à mon intention. Mes nuits étaient bien longues.

C'est ma mère qui m'a tirée du pétrin, lorsqu'elle a débarqué, début septembre. Une fois la crise d'apoplexie passée  ["QUESTCEQUETUFOUSDANSCEPETRIN?!?] nous nous sommes mises à la recherche de la perle rare. 

Les visites ont été enrichissantes sur un plan humain. A San Lorenzo, au 5ème d'un immeuble digne d'une périphérie de métropole, un trentenaire barbu  au T-shirt "anarchy" qui nous ouvre, un hamster douteux dans la main. La chambre proposée comprenait un lit-matelas-aux-draps-craqués, peinture noire sur les murs "On voit mieux les posters" , avec, pour tapis, un truc rose fuchsia dégueulasse piquant sur sol miséreux, en colocation avec lui. Le tout pour 500 euros mensuels, plus charges. On a également eu la petite vieille très gentille qui me propose d'habiter avec elle, sauf qu'elle a quatre chats [là c'est moi qui ai pleuré]. La proprio ultrapercée en perfecto cuir qui me prévient: j'ai une chambre de libre mais j'ai dit oui à un couple de lesbiennes avec qui a vécu ma soeur durant trois ans et paraît-ils, elles sont bruyantes. 

J'ai eu un peu de mal avec la perspective. 

J'ai fini dans le présent appart,que j'aime beaucoup, même si le voisin du dessus a trouvé moyen d'inonder mon mur à moi - accident qui s'est soldé par un élevage de mycoses dessus, puis par la destruction du mur en question  à coups de marteau (j'aurais défoncé le voisin à coups de hache) et par une reconstruction qui a pris deux mois et demi. Cela a entraîné mon expulsion dans la chambre voisine, avec toutes les excuses de la proprio. J'ai pris les choses avec philosophie (après cinq déménagements successifs et le souvenir du Marilyn Manson marijuané au cochon d'Inde ... ) Maintenant que je suis rentrée, je retrouve une chambre repeinte, et selon Gaetano, la proprio était tellement confuse qu'elle a même fait le ménage dans l'appart. 

La vie a du bon.