J'ignore si le temps nous aide à mieux parler des grandes choses ou s'il faut le faire sur le vif, mi-hébété mi-fasciné, sous l'emprise, comme drogué. Quoi qu'on affirme, on aime tous un peu être sous l'emprise de.
Visconti emprisonne, il cloue sur le sol, au lit, oblige à demeurer assis dans le fauteuil et à se trouver petit, minuscule. Microscopique, on ne grimpera jamais à la hauteur des passions mises en scène, du tragique et de la déchéance et des amours non acquises et de l'Art, qui disent que le banal est sourd et insignifiant. Le spectateur est banal. On est banal. Je suis banale, mais je ne lui en veux pas, tellement ses œuvres me bouleversent. Rocco et ses frères, donc.
A travers l'histoire d'une mère et de ses cinq fils, partis de Lucania pour rejoindre Milan, on explore les destins de Rocco (Alain Delon) et Simone (Renato Salvatori), antithèses jusqu'au paroxysme. Il y a également Nadia (Annie Girardot), impertinente prostituée, même pas jolie mais par instants superbe, à qui les deux frères succombent. Elle a le rire convulsif des chiens, un peu comme ces filles perdues qui attrapent du bout des doigts un instant d'infini, croient s'y reconnaître, hurlent de le laisser échapper. Nadia glisse des bras de l'un à l'amour de l'autre, jusqu'à les entraîner au point de non retour: son viol par Simone, sous les yeux de Rocco. Le drame devient irréversible, pimenté de tragique: Rocco quitte Nadia, devient champion de boxe, Nadia redevient une insupportable désœuvrée; Simone ne devient plus rien à force de déchoir.
L'intuition du spectateur se dirige vers une envie de ça suffit, d'il faut arrêter la chute. Comme souvent, chez Visconti, l'excessive décadence qui souille, violemment, à l'instar des projections bordeaux sur un mur de couleur claire, comme le sordide maquillage appliqué au visage blanchi à la poudre d'Aschenbach, qui préfigure sa fin, dans Mort à Venise, ou les mesquineries qui s'étalent autour de l'idéaliste et dément Louis II de Bavière, dans Ludwig.
Difficile, en tant que spectateur, d'accompagner les personnages au bout de leur tragique, à travers le jeu de l'identification; on se borne à les regarder évoluer, un peu éloignés de (et en même temps écrasés par) la banale réalité, un peu impossibles aussi, des êtres-démonstration d'un film néoréaliste. Jamais Milan n'a été aussi poignante que dans le noir et blanc de Visconti; la gare en fer a les formes du Dôme et d'en haut du Dôme on nous offre Milan entière, alors que Rocco et Nadia se quittent. L'intégrité de celui-ci ne rétablit pas l'harmonie familiale, mais son sacrifice vis-à-vis de Simone constitue une ligne directrice dans son existence. Il lui procurera notamment un succès dont il n'a que faire. La pensée refuge est de rentrer un jour au pays. Il ne rentrera pas au pays. Son visage se bornera juste à faire la une des magazines; c'est son petit frère Luca qui, zigzaguant entre les immeubles défraîchis, continuera à porter en lui cette illusion.

