Les choses qui sauvent. Des cartes.George, le concierge qui m'arrete le matin, me glisse dans son roumain qu'il deguise en italien lorsque je suis accompagnee "aspetta, una lettera per te"; je l'attrappe a la volee, un peu comme le bus dans lequel je me decouvre affreuse et malpolie juste pour une place assise. Ca y est, je les tiens; la chaise et surtout l'enveloppe, lentement l'abimer, d'un geste trop rapide pour temoigner d'une veritable desinvolture, doucement deshabiller le bout de carton, peu importe la provenance, Baltimore ou Cambridge, les vieilles ruines de Crépy, un paysage de l'Appia Antica oublie par une amie dans la paperasse, Ravenne, Berlin, Bahia comme dans une enumeration. Cela finit souvent sur les murs, air bobo des plages de Caen etalees pres de deux silhouettes en noir et blanc perdues dans un montgolfiere. Parfois on triche; on en trouve de tellement belles que le recto suffit, on songe que c'est pas grave si pas de verso, on s'en passera, les gens de passage n'en sauront rien; c'est de l'absolument faux, on ne l'ignore pas, le triste sort de ces cartes la est de finir entassees dans les boites en carton. C'est drole, les cartes ressemblent terriblement a leurs expediteurs ; les romanesques n'aiment pas les couleurs, les presses en prennent toujors une dans le lot, quelques mots jetes, a la volee ou a l'arrache, quelques mots pourtant qui transforment le simple etalage en vitrine de pensees.