jeudi 20 janvier 2011

La Sacher Torte donc

Les matinées de pluie, Rome apparait plus belle encore dans la vitesse du maladroit autobus qui trébuche vingt-cinq fois via Veneto puis s'arrete correctement laissant glisser l'effluve des passagers. Bêtas de questionnements; comment le costaud Tritone, omniscient, statue du Bernin postée Piazza Barberini s'arrange-t-il des flèches de voitures aux directions boomerangs? Matinées de pluie transpirante qui éreinte les tas de vieilles pierres bien modelées sur lesquelles s'apposeront, aujourd'hui encore, indubitablement, les flashs impatients de cent cinquante touristes pressés de charger les clichés sur leurs ordinateurs puis de clamer "J'y étais."

Y étais-tu, vraiment? te serais-tu donné la peine du déplacement, sans l'appareil? y serais-je accourue, juste pour la vie, sans rien prouver, sans avoir à prouver, sans montrer?

Piazza Barberini ne se pose pas de ces problèmes, le matin 8h, les effluves d'êtres viennent et vont, le Tritone les fixe sévèrement, inébranlable noyau. 


Au moins cinq - six fois, ces derniers jours, dans des lieux différents:

"Tu as quel âge?  - Vingt-et-un ans. - Ah, tu es si jeune...  
"Ça durera pas."





La vie, cette continuité de paradoxes a l'origine de sensationsemotionssensationsemotions parfois mesquineries et bassesses mais encore sensationsemotionssensationsemotions, parfois réflexions. En vrac, tel comédien qui répond par un mail d'une telle simplicité que j'en éprouve un franc plaisir. Je l'ai admiré sur scène, parmi les rideaux et carrousels de la Comédie Française , mais la merveille, la grande, l'exquise était la subtilité de son jeu, l'indéniable charisme. Je quitte la 1, viale Trinità dei Monti, les affiches, l'imprenable vue sur les coupoles  pour la mini-messe organisée tous les mercredis par la communauté Saint Egidio à Sant'Agnese fuori i Mura, là où brillent les mosaïques d'il y a quatorze siècles. Plus tard, mon premier morceau de Sacher Torte dans la cour de l'église; saveur qui tient sa promesse de bonheur, alors qu'un beau-parleur de Bologne m'explique que si je ne suis pas déjà montée debout à l'arrière d'un vélo je n'ai pas vécu. Antithèse du plus tard, des drames dont il serait difficile de comprendre la mesure, nos mêmes malheureux essais d'apporter un bout de gâteau et un morceau de bonne humeur à des gens dont on ne comprend rien. Une dame teinte en brune d'une cinquantaine d'années, un prénom dans le style Antonella, ses yeux et ses lèvres supramaquillés, avachie dans le fauteuil réception d'un hôtel glauque, Piazza dell'Independenza, à deux pas de Termini, répète à Gyula, dix-huit ans, qu'il ressemble tellement à son fils, j'ose gaiement demander l'âge du fils, je m'entends dire qu'il est mort et qu'il s'appelait Marco. Plus tard, sur la Tiburtina, dans un squat, un quinquagénaire qui sent l'alcool à ne plus arriver à parler s'est couché dans un coin,  un panonceau "A vendre. 125m2 via delle Botteghe Oscure etc." Gyure m'explique son histoire; il s'est fait virer du parvis de San Lorenzo Fuori i Muri par les prêtres qui trouvaient pas ça esthétique. Je suis tellement éreintée que je n'arrive même plus a m'en émouvoir. 

Demain encore, puis les jours suivants, et ceux qui s'ensuivront,les glaciales statues de la Villa recollées au papier japonais façon scotch fixeront l'agitation ambiante du cynisme des princes inertes.