"Il y a une dynamique, une vie propre au passé. Les souvenirs en enfantent d'autres et de ces unions incestueuse naissent des fables."
Ses mots usurpent, brouillent les identités, étirent les bouts des doigts et disent viens, laisse-toi glisser dans mes obscures antichambres et cette noirceur, qu'en penses-tu? Je ne sais pas ce que j'en pense, lorsque je parcours ses pages je suis sous leur emprise.
Je n'ose pas en parler ouvertement, nom à la clé, bien qu'il soit une personne matérielle, que je croise souvent dans la fraîcheur des couloirs . Cette incohérence, entre un individu et une écriture, comme s'il était proprement impossible que la seconde soit conséquence du premier, sous forme d'une traduction de pensées par le biais des mots, cette agréable intuition d'en savoir tellement sur un homme à travers ses phrases.
L'aprèm, café, je bavarde parfois avec le chef du bar, lui discute à l'autre bout de la salle en pierre avec des types aux airs démesurément transcendants, un brin trop intellectuels pour ne pas effrayer et je m'effraie faciement.
Ses syllabes sur du papier, faciles à parcourir, leurs glissantes sonorités, qui cherchent à hanter de facon trop intentionnée, cette façon de dessiner un amoncellement de paroles qui se débordent et se dégoûtent, les instants de poésie, aussi, lorsque se dessinent les crépuscules empreints d'une illusion de beauté. Quand les paroles exagèrent, sortent de leurs gonds et de leur justesse, j'ai comme une inavouable satisfaction: de nouveau lucide, envie de clamer "c'est une invention que ce livre, et moi les inventions j'y crois pas." Lorsqu'elles retrouvent la limite de l'humain, je souris doucement, reprise dans le jeu de l'identification, séduite par celui de la justesse.
Les fois où je l'ai croisé. Les présentations rapides le soir d'un vernissage grâce à une connaissance commune, un peu troublée par la vodka, un brin impressionnée, je fais tomber un billet de cinq euros, il me le fait remarquer, je n'ai même plus le sentiment du ridicule; "tutoie-moi s'il te plaît" tu as raison, pourquoi je m'obstine à l'admirer ou à le vouvoyer alors qu'il a juste sept ou huit ans de plus que moi?!? Ou bien une fois, un midi, lorsque je remonte de Piazza di Spagna, alors que tout baigne dans l'éblouissant soleil de février et que je pense voyages, passé, avenir, des trucs à faire dans la journée, un "bonjour" distinctement prononcé de sa part m'éveille de cette rêverie et me cause le plaisir fou d'etre passée par ce lieu à cet instant.
"Cher Monsieur, je vous connais depuis ma fin de première année universitaire, entendu brièvement parler de votre premier roman, puis c'est tombé dans l'oubli, puis un jour je retombe dessus bibliothèque Port Royal, le prends, le dévore, ne l'adore pourtant pas, des questions qui s'empressent dessus. L'écriture est chargée, baroque, besoin de l'épurer, de la nettoyer, les mots désignent du particulièrement crade, on a comparé votre bouquin au Parfum de Süskind. Et puis il reste dans l'histoire des ouvrages que j'ai lus et dont je me souviens. J'en suis à votre deuxième, Monsieur, dommage que vous n'en ayez pas écrit plus pour l'instant, j'ai déjà cette nostalgie satisfaite, lorsqu'on atteint les dernières pages, je ne veux pas le finir, j'en veux encore, creuser dans vos paroles pour y trouver de la beauté, meme lorsqu'elles sont dures, tranchantes, lorsque les mots sont dégueulasses, à hair, des foutus mots qui enlevent à soi, et du moche cela vire au parfaitement poétique, et je m'y fonds, y tournoie, comme tant de vos lecteurs. J'ai des miliards de questions à vous poser, Monsieur, j'ai parfois l'illusion que vous avez compris la vie, expliquez-la moi, s'il vous plaît, j'ai du mal avec le sens.
J'ai enfin fini votre livre, il a prêté un sens à mes heures d'autobus le samedi aprèm pluvieux sur les routes de Toscane, redonné envie d'en recopier des passages dans des carnets, pour me les approprier, les mots qui claquent à voix haute. Vous me donnez par-dessus tout envie d'écrire, infini trésor.
Drôles de paroles qui ne vous parviendront jamais. Les gens ignorent le poids qu'ils ont sur notre imaginaire."