samedi 5 mars 2011

Storie di condominio

J'habite en dessous de quelqu'un qui joue du piano. Pas quotidiennement, mais caché en milieu d'après-midi, lorsque les gens ont quitté l'immeuble, qu'ils ont pris leurs autobus et qu'ils sont partis travailler, travaillés, traversés par mille autres préoccupations, alors il joue sans crainte de déranger, pas à couper le souffle, non, c'est parfois saccadé, interrompu, même pour quelqu'un comme moi, qui ne connaît rien à la musique, à l'exception du plaisir qu'elle est apte à procurer à quiconque. En septembre, ce jeu régulier, surpris en milieu des horaires creux, où seuls les étudiants traînent dans les appartements, ou alors les enfants rentrés de l'école, ce jeu m'enlevait et me rassurait; il brisait le vide du silence de la cuisine, celui des pièces désertes. Dans ces moments, une grande envie me prenait, celle d'étudier le hall de l'immeuble, de trouver le responsable de cet éphémère plaisir, peut-être même de l'en remercier par un mot glissé sous la porte, aussi ridicule que cela soit. A présent que j'ai une vie rangée à Rome, je n'ai plus que rarement le loisir de me fondre dans ces notes imparfaites.
 *
Quatrième étage; appartement douze. La sonnerie retentit à l'impulsion de mon bout de doigt, elle ouvre d'une sourire radieux, "Vieni, vieni, tesoro mio." Cette fois non plus, je ne dérange pas. Encore faut-il la suivre, dans la cuisine, se frayer un chemin en évitant les trois chiens, la grande, blanche, aux airs de labrador pour la nulle des races de chiens que je suis, les deux petits vauriens, la suivre dans la cuisine donc, prendre place. 
Elle allume une cigarette, me sert un café trop serré que je sucre démesurément. La porte claque encore, c'est peut-être Leonardo, le fils adolescent, enfant terrible qui accumule les bêtises et te fait rire en deux temps trois mouvements par son charmant regard. C'est peut-être son père, qui maudit l'un des trois chats qui s'est encore attaqué aux deux pauvres perruches, solitaires habitantes du salon. Elle, elle s'en fout, elle a déjà commencé à me raconter une histoire; j'étais venue chez elle pour lui faire partager les miennes, lui demander conseil, trouver cet apaisement qu'il y a chez certains adultes, le "rien n'est grave, pas même le temps qui passe, on se remet de tout." 
J'ai rencontré Michela dans de drôles de circonstances, c'était le rentrée, je venais d'apprendre une mort, connaissais à peine quelques personnes à Rome, vivais encore seule à l'appartement, n'arrivais pas à ouvrir la porte d'entrée. Elle m'a aidée, puis déclaré dans un français parfait: "Je suis la voisine du quatrième, viens boire un café quand tu veux." Elle avait étudié durant huit ans au lycée français, le Chateaubriand, de Rome.
Je n'ai jamais songé à compter le nombre de cafés que je traîne chez elle depuis. D'autant plus que leur saveur est celle d'une petite cuillère de miel, lorsque mon moral se trouve presque aussi noyé que les trottoirs romains, en raison des intempestives averses du printemps.