J’ai aimé Jean Anouilh depuis que mes yeux ont pour la première fois décrypté quelques lignes d’Antigone. Passionnément, follement, au point de frémir chaque fois que j’arrivais à mettre la main sur une de ses pièces, au point de vouloir dans ma bibliothèque de plus tard des exemplaires de lui froissés, déchirés, à force d’avoir eu les pages cornées, couvertes de taches de café, des exemplaires de poche trimballés en sac à main ou sac à dos. Roses ou noires, ses pièces sont toutes brillantes, car grinçantes, costumées, baroques à souhait et pourtant tellement secrètes. J’ai eu des tête-à-tête d’adolescence avec le Voyageur sans bagages, soldat amnésique, violent et sans scrupules dans une vie antérieure. L'absence de mémoire le sauve de ses propres actes.
«Il faut pourtant que tu renonces à la merveilleuse simplicité de la vie d’amnésique, lui dit Valentine. Écoute Jacques, il faut pourtant que tu acceptes. Toute notre vie, avec notre belle morale et notre chère liberté, cela consiste en fin de compte à nous accepter tels que nous sommes […] Tu vas redevenir un homme, avec tout ce que cela comporte de taches, de ratures, et aussi de joie. »
J’ai chéri Thérèse, la Sauvage, conditionnée par un passé de misère qu’elle n’arrive pas à supprimer, même par amour pour Florent, même baignée dans une légèreté matérielle qui contraste avec son vécu personnel. Alors elle lutte, elle lutte contre son père, médiocrement gentil, abhorre la vulgarité des siens, renie anciens amants, constate l’impossibilité d’arracher de soi ce qu’a fait sa vie. Pas de bouton cancel en somme.
Chacune de ses œuvres chuchote doucement que renier le vécu, c’est s’engager dans la suppression de sa propre identité, qu’il est impossible de redevenir vierge de soi-même.
Dans sa dernière pièce, Le Nombril, il parle de Léon Saint-Pe, vieux dramaturge aux œuvres trop peu hermétiques pour convaincre l'intelligentsia, à l'heure du bilan avant la mort, confronté aux aspirations diverses et variées de la meute familiale. Autour de son fauteuil, les existences s'enflamment, Ardèle, la femme lui reproche ses déboires, Joséphine, la maîtresse dont il est de trente ans l'aîné, laisse éclater sa frustration de n'être pas devenue riche et comédienne. Quant aux enfants, des ratés opportunistes.
Léon achète sa tranquillité avec des chèques de vingt mille francs. Allume une clope et prend des notes.
Hier soir, j'ai été voir Le Nombril au Théâtre National de Bucarest, mis en scène par le grand Radu Beligan, monstre du théâtre roumain. A quatre-vingt treize ans, il a vu passer des milliers de scènes, parlé Hamlet, enseigné le théâtre, assisté aux répétitions d'Anouilh, noté ses paroles dans un carnet, ces paroles-ci: "Observez ce miracle. Un semi-pas à droite, le lieu est juste. Un demi-pas à gauche, le lieu est faux. Un mètre en avant, la réplique prend sa vraie valeur, un mètre en arrière, elle s'estompe [...] La meilleure mise en scène est celle qui se fond dans les acteurs."
Tout ce que je sais, c'est que durant toute la pièce j'ai complètement zappé l'idée de mise en scène, trop occupée à rire dans cette petite salle en forme d'amphithéâtre. Beligan jouait Léon, et j'occultais de mon esprit l'instant où les scènes prendraient fin, où l'éclatante Medeea Marinescu, l'une des plus charismatiques actrices roumaines de ces vingt dernières années cesserait d'incarner la capricieuse Joséphine, où s'ensuivrait un concert d'applaudissements inondant cet homme d'un siècle qui respirait la justesse et l'humileté.
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| Medeea Marinescu et Radu Beligan |
Resteraient alors les comédiens qui saluent, une dame qui monte sur scène, offre à Radu Beligan une rose, l'embrasse [en Roumanie, cela se fait]. Derrière moi, une vieille femme chuchoterait "Le rôle lui va à ravir"; j'acquiescerais. Les acteurs effectueraient les traditionnels va-et-vient scène-coulisses alors qu'il serait assis sur un fauteuil, devant nous tous, sa rose à la main.
Mais dans l'instant, Beligan jouait de cette mémoire défiant les quatre-vingt-dix ans, dans une magie qui le superposait à Léon, lui-même superposé à Jean Anouilh. Léon, distant des folies et passions, lucide sur la vie, clairvoyant sur la mort, écrivant sa comédie au fur et à mesure qu'elle se déroulait, l'intitulant Le nombril.
