mardi 28 décembre 2010

Mercredi soir huit heures

Deux intervenants débarquent, dans mon cours de droit international. L'un d'entre eux fait partie de la communauté Sant'Egidio; il nous la raconte en dix minutes. Fondée en 1968 à Rome, elle est très active dans la lutte contre la pauvreté, pour l'éducation et l'insertion ainsi que sur le plan diplomatique. Le type propose aux étudiants d'aider à la distribution des repas destinés aux pauvres, le mercredi soir. 

J'y repense en cours de semaine. Cela fait deux ans que je veux rejoindre les bénévoles de la Croix-Rouge. A Paris, je n'ai jamais pris le temps. Je me rends à Sant'Agnese fuori le mura, mercredi, huit heures, avec la pseudo-trouille de ceux qui traînent dans les églises juste par amour de la photo, qui s'apprêtent à essayer d'intégrer un groupe où ils ne connaissent personne. J'aspire parfois à me fondre dans la masse et cesser de passer pour étrangère. Mon accent français ne joue pas en ma faveur.


J'entre dans la basilique, la prière pour les pauvres vient de commencer. Je ne sais pas si je suis croyante, en général, je crois beaucoup, mais j'ignore si Dieu a sa place dans cette sensation. Néanmoins, j'ai envie de me fondre dans cet instant, parce qu'il est fait de quelque chose de beau et sincère; la trentaine d'individus qui se trouvent dans la basilique chantent et les notes résonnent contre les superbes mosaïques qui nous fixent d'une millénaire impassibilité. Quelque part en moi, l'intime conviction que j'ai raison de rester, parce que la foi va bien au-delà d'une question de messe. Elle dépasse ma compréhension, tout du moins, et je ne me sens pas capable d'en parler. 

Les responsables associatifs répartissent les participants, des étudiants pour la plupart, dans les différentes voitures. Je me présente à Massimiliano, l'un des organisateurs, lui explique ma situation et motivation; il m'embarque avec lui et deux Italiennes en nous précisant que nous allons voir les Russes, Porta Pinciana.


Rome devient particulière de nuit; assez mal éclairée, elle prend des airs de mystère qui angoissent.


J'avoue éprouver quelques appréhensions à l'écriture de cet article. Crainte d'aborder avec légèreté des expériences humaines que je ne serais pas en mesure de comprendre, ou de tomber dans un inutile pathétique. Parallèlement, il faut tenter de raconter ces gens-là, parce qu'on soupçonne difficilement qu'à deux cent mètres de la Place Barberini, près de la Porta Pinciana, devant trois hôtels de luxe, dans un ex-parking reconverti en souterrain glauque survivent des hommes. A la base, il ne s'agissait pas de parias, ils sont juste des histoires sans happy-end, avec lesquels il faut nouer des liens. Dire bonjour, leur rappeler les syllabes de leur prénom, les fixer dans les yeux, être amis, essayer de filer un peu de soi, pas trop, évidemment, parce que c'est difficile d'en faire plus, et parce que demain il faudra réintégrer la vraie vie, celle où tous les perçoivent comme des marginaux, sans ce type d'attaches. C'est encombrant, les injustices dont on prend conscience, parce qu'elles entraînent des rivières de culpabilité. J'ignore si elle a lieu d'être.


Olga fait partie des Russes, et vit dans le souterrain mentionné plus haut. Elle a la cinquantaine, des cheveux trop blonds, un visage rougi, fume, boit, parle simplement à Massimiliano. Isabela, mon duo de la soirée, et moi essayons de nous présenter; elle nous ignore, le harcèle pour obtenir un briquet. Refuse notre thé parce qu'il n'est pas sucré. Autrefois, une vie en Sibérie, un petit magasin, une fille qui a mon âge. "Massimiliano, tu savais qu'il y avait des rats en bas?" Il hoche la tête, la fait rire, j'aime son italien à l'arrache. Je capte que son compagnon dort en bas, avec huit autres individus. Il y a quelques semaines, il y avait, semble-t-il, un neuvième; il a été blessé dans une rixe du côté de la Porta Pia, s'est traîné jusqu'au souterrain dans la nuit, allongé par terre, décédé au petit matin. Olga crie au scandale; lorsque ses camarades ont réalisé la mort, ils ont appelé les secours, qui ont refusé de venir chercher le cadavre, parce que mort pas naturelle, semble-t-il. C'est difficile à lui faire relativiser ça, avec un bout de gâteau, le mercredi soir. 


Dans le grand trou noir au pied du mur d'Aurélien, il y en a bien d'autres. Comme Boris, Moldave, à qui je glisse quelques mots en roumain. Il a soixante-cinq ans passés, barbu, des rides marquées, quelques dents en moins, me fixe d'un sourire impressionnant de pureté, dépourvu de pathétique, j'ai presque envie de le serrer dans mes bras, mais j'ai peur qu'il sente mauvais, j'ai peur de la vie qu'il mène, j'ai peur de rentrer ce soir chez moi un peu moins légère. C'est rarement le cas. J'ai la mémoire courte. 

Parler de tous, combien j'aimerais. Parce qu'avant de basculer dans ces conditions à la con qui peuvent seulement générer une spirale de détresse, ils ont grandi, vécu, parfois aimé, appartenu à ce grand tout que  nous sommes, Olga se baladait peut-être en tailleur, prenait le bus, était fière d'un rouge à lèvres; le vieux Moldave a un fils Dieu sait où. J'ai pas envie de raconter des histoires fausses. Mais c'est à se demander comment agir pour désamorcer cette indifférence qui est notre (légitime?!) défense, sans avoir l'impression de se battre contre des moulins à vent.


Peut-être par un simple geste d'humanité. Leur demander comment ils s'appellent.