mardi 21 décembre 2010

Pre-21 décembre

L'autobus s'arrêtera aujourd'hui Place de l'Opéra. Je savoure ses balancements gauche - droite, vice-versa. Il emprunte Soseaua Mihai Bravu (Voie "Michel le Vaillant", l'un des principaux axes de l'est bucarestois). Des kilomètres cernés de blocs, immeubles type HLM, en l'honneur desquels Ceausescu a rasé les trois quarts de la capitale, l'unique, l'intime, les vieilles bâtisses, tant d'églises orthodoxes. Ce qu'il reste du reste se trouve maintenant abandonné, vieux squatts pour familles désœuvrées.


L'intime loge dans le regard des gens.

Machinalement, ils prennent le bus. Machinalement, j'écris. Bien qu'un peu tremblé.

Le bus parcourt les grands axes de la capitale, de la Pïata Muncii (prononcer Piazza, à l'italienne. Celle-ci, c'est la Place du Travail) à la Piata Alba Iulia.


Sans les couleurs épurées de nuages troublés par le coucher, le parfait rectiligne rendrait l'agitation cauchemardesque. Le soleil tape contre les vitres des immeubles à peine érigés. Depuis vingt ans ils poussent de partout.



Nous sommes le 20 décembre 2010, dans le post-passé, parce que demain, 21 ans du 21 décembre 1989.

Je m'arrête pourtant bien avant la place de l'Opéra, sur le grand boulevard qui mène au Palais du Parlement. Ce soir, je taperai "Bucarest" et Wikipédia indiquera que le boulevard est celui de l'Union, qui devait s'appeler "Boulevard de la Victoire du Communisme", selon the Great Dictator de trente centimètres plus large que les Champs-Élysées. J'admire le sens du détail.

Sur ma gauche, l'ancienne future Bibliothèque Nationale; projet d'inauguration 1989, restée à l'état de projet ces vingt dernières années, dans un fascinant ensemble de projets et de non-projets étalés sur les tas de friches du centre de la capitale. L'an dernier, c'était encore un bâtiment blanc, et vide, et quitté de tous, et sur le point de s's'écrouler, et qui révoltait autant qu'il bouleversait. Il représentant tout ce que le régime avait porté en lui d'impossible, de médiocre; l'illusion de la tabula rasa et d'un lieu nouveau. Avortement d'illusion, comme l'indiquaient les murs;

Maintenant on s'en fout, on a rajouté à la Bibliothèque des verrières, et on en fait une filiale de quelque chose, sûrement une banque, comme un peu tout ici.
 

Devant, à deux cent mètres, ou trois kilomètres, il y a cet extraordinaire colosse, deuxième plus grand bâtiment administratif du monde, après le Pentagone. On l'appelle aussi la Maison du Peuple (Casa Poporului). J'avance avec la sensation de marcher à l'infini, jusqu'à la gigantesque place de l'Union, où s'affairent de concert, insupportables klaxons, voitures valsant autour de multiples carrefours, immenses panneaux publicitaires, lumineuses affiches qui traînent et entraînent. Du superlatif, du sur-dimensionné, tout au surhumain.



Le fascinant, c'est de prendre conscience que dans cette marée humaine qui va, vient et tournoie, il y a des êtres qui baladent leurs drames et leurs instants d'infini, leurs ex-sept ans, les photos de l'époque, en noir et blanc, et leurs aspirations, et leurs injures, les bras ballants, l'esprit tourné vers un bonheur plus imaginé que vécu.




Au milieu de la place, sur un carré vert, un simulacre de Marché de Noël. Sur une estrade des enfants de huit - dix ans habillés en tenue traditionnelle chantonnent des colinde, chansons de l'Avent, qu'ils ont l'air d'à peine comprendre. Une mère et une grand-mère, couvertes de vraie fourrure, filment. C'est très beau.