Une amie néo-zélandaise me glisse, dans le bus pour la fac « Tu sais, les gens de Naples, ils sont soit insupportables, soit extraordinaires. » Je souris.
On est fin septembre.
Après une épopée de galères logement, je viens d’atterrir dans un chouette appartement situé au nord de la ville, près de la Villa Ada. Quatre chambres à louer ; première arrivée, j’attends durant trois semaines des colocataires. Et j’attends. Et j’attends. Et je frôle la névrose, parce qu’un 120m2 qui vient d’être refait, tout en blanc, c’est à peu près aussi gai que le couloir réanimation d’un hôpital. Chaque soir, quand je prends ma douche je me refais « Psychose ». Et j’ai peur d’une horde d’oiseaux qui viendraient taper aux fenêtres.
La suite, c’est une virée à ponte Milvio à trois, le soir même. Le colosse s’appelle Luca, il est fou amoureux d’Elena, ils viennent tous deux de Napoli, il étudie à Turin, on se raconte nos vies, je fais comme je peux avec mon italien approximatif, et nous rions beaucoup, entre les heures passées à attendre les noctiliens et les glaces de minuit. Lui repart à Turin où il fait ses études, elle reste à Rome. A l’appart.
Gaetano est brun, parle lentement, posément. Napolitain. Mon deuxième colocataire. Fait du café qui ressemble à une sorte de délicieux sirop sucré. Le soir de notre premier tête-à-tête, on s’ennuyait tellement d’Elena qu’on a regardé American Beauty.
Traumatisés, le lendemain, on s'est rabattus sur La leçon de piano. Le soir d'après on a décidé d'arrêter les films dépressifs et de se parler. Au début, il m'a raconté qu'il était étudiant en socio à la Sapienza et qu'il bossait comme DJ dans les boîtes branchées de Naples en fin de mois [il a découvert la house à quatorze ans, au séminaire, avec un pote plus âgé...]. Je vous épargnerai les histoires de séminaire.
[...]
Un samedi matin, la sonnette retentit à 8h, puis grands bruits dans le couloir. Rentrée quatre heures plus tôt, j'ai des cernes jusqu'au dents, mais la politesse m'oblige à balader mon humeur de panda frustré jusqu'à la cuisine pour dire buongiorno. Il y a la mère, le père, et les cadets de Gaetano, Vicenzo et Mario, de la mozzarella di bufala, pour le midi, de la sfogliatella (les deux sortes, pasta sfoglia et frolla), des aubergines savamment préparées, des biscottes, du vin (beaucoup de vin). C'est Elena qui s'est chargée d'apporter les struffoli (minuscules boules de pâte trempées dans du miel chaud).
Remake du début de "Rocco et ses frères". Lorsqu'il arrivent tous du Sud.
Sauf que j'ai eu beau chercher, il n'y avait pas Alain Delon.
Juste pour élargir un peu le sujet, colocation à l’italienne rime souvent avec grande aventure humaine.
Ombeline, vingt ans, mon amie, étudiante Erasmus, IEP Paris, vit avec deux Espagnoles à San Lorenzo, quartier étudiant. San Lorenzo is the place to be to find hashish, comme on lui a gentiment expliqué. Le lieu est par ailleurs fascinant : ex-quartier populaire, notoirement antifasciste, bombardé par les Alliés (!!!) , aujourd’hui repeuplé par les étudiants de La Sapienza, plus grande université d’Europe. Ombeline étudie, elle, à la LUISS et (à ma connaissance) ne fume pas d’herbe. Elle n’a rien dit lorsque ses colocataires ont joyeusement installé à l’appart desdits amis pour une durée indéterminée le temps qu’ils se trouvent un logement. Même si, étant donné l’état de la salle de bain raconté par Ombeline, les garçons devaient être du genre poilu. En revanche, elle a manqué de massacrer ses deux Espagnoles lorsque celles-ci l’ont accusée d’avoir bu le mélange vodka-vin-rouge-Coca qu’elles conservaient bien précieusement au frigo.
Tristan, vingt ans, mon ami, étudiant Erasmus, IEP Paris, vit à Policlinico avec des Hollandais. La seule fois où nous sommes allés déguster son délicieux chili con carne, et profiter vue sur la Stazione Termini, dont il jouit du haut de son neuvième étage, nous avons compris le calvaire de Tristan. Ses colocs sont insalubres. Je veux dire vraiment insalubres, le genre à faire des châteaux avec les boîtes de pizzas et des montagnes avec le reste des déchets.
J’ajouterai gras et lubriques, vu le regard douteux auquel j’ai eu droit de la part de l’un d’entre eux, qui, à défaut de parler italien ou français, m’a fixé, du bas de son mètre soixante, de ses petits yeux pervers. Vêtu simplement d’un caleçon à motifs inconnus - qui se voulait boxer - bien trop moulant, il exhibait sa bedaine comme conséquence première de ses fréquentes beuveries. J’en ai eu la chair de poule.
Enora, vingt-et-un ans, mon amie, étudiante Erasmus, IEP Paris, vit Viale Libia avec trois Italiennes. La première s’appelle R., jolie comme un cœur, on lui donnerait le bon Dieu sans confession, a le plus beau des amoureux, etc. Seul hic, relation à distance, il travaille dans le nord de l’Italie. Cela provoque chez R. d’étranges pulsions de caccia (chasse) qui l’incitent à traîner les aperitivo en micro-jupe et à faire usage de son regard langoureux. Car elle explique aisément sa conception de la fidélité : « Si j’adooore le miel, mais que je me retrouve un jour sans, je ne vais quand même pas renoncer à mon petit déjeuner. Je vais juste le remplacer par de la confiture. Ce qui ne m’empêchera pas de préférer le miel…la prochaine fois qu’on m’en proposera au petit déjeuner. Vous feriez pareil à ma place, non ? »
La seconde colocataire d’Enora s’appelle F. . Je l’ai rencontrée bien avant mon amie ; en effet, durant ma folle caccia aux logements, je suis tombée sur ce spécimen de la féminité à l’italienne, qui faisait visiter l’appart de ses grands-parents. Oui, j’aurais pu habiter avec cette cinglée chronique, mais étant un peu moins tolérante qu’Enora, je me serais déjà servie de ses cheveux blanc délavé qui vire au bleu de Prusse blond platine pour l’attacher à son lit et en débarrasser la société. Car F. aime le voyant, marie string - bretelles noir et robe blanche transparente, jupe ceinture (jupe dont la longueur est celle d'une ceinture) et chaussures plateforme, délavage de parure capillaire (pour Pâques, mon geste de charité sera de lui offrir de la Javel ) et parfum doucereux qui me rappelle le Clin d’œil de chez Monop’, différence près qu’il n’y a pas de Monop en Italie. Traîne les soirées huppées, fréquente des mecs en berline, élabore stratégies de séduction à qualité variable [pour me laisser désirer, ne pas montrer au type qu’il m’intéresse. Draguer ses potes, le traiter mal. L'insulter]. Le temps rend ses cheveux d'une drôle de couleur et elle ressemble à un Schtroumpf. Ca la rend presque sympathique.
A table, elle traîne le même petit air supérieur. Jauge nos pâtes à la mozzarelle (Ok, elles sont esthétiquement immondes. Ok, c’est calorique. Mais qu’est-ce que tu en as à foutre, tesoro ?), nous décrit le processus de la pasta à l’italienne – petits oignons, carottes coupée, quantité d’huile, tout ce qui ne va pas dans notre cuisine – et implicitement chez nous, etc.
« Ah, tu cuisines… ?
« Non, j’ai juste regardé faire la femme de ménage. »
J'ai oublié le prénom de la troisième colocataire d'Enora. Certainement parce qu’elle est à peu près normale.
Bénédict, vingt-deux ans, mon ami, IEP Paris (campus de Nancy) habite à Piazza Navona avec des amis d’une congrégation catho. A part l’un d’entre eux, qui apprend (essaie du moins) le violon et le piano aux dépens des tympans de Bénédict, ce dernier mène une vie tranquille.




