jeudi 16 décembre 2010

Promenades d'hiver

Cher lecteur,
M’en veux pas de te tutoyer. Je te parlais du carrefour de l’Université. Marchons un peu.
Descendu d’un bus tremblotant, tu te retrouves au centre de la capitale,  justement à ce carrefour, là où est née la Révolution du 21 décembre 89. Perdu dans le foisonnement des klaxons aux provenances diverses et variées (Dacia, Mercedes, Clio, Renault etc.), tu observes. Devant toi,  l’ouragan de voitures, qui tournoient comme si elles étaient poussière. Te détournant, tu te diriges vers le théâtre National.
 
L’œuvre qu’ils ont posée sur le parvis est hors de ton commun. Des statues difformes sont entrées en scène malgré l’air froid : la comtesse exhibe son éventail, une de ses amies remet correctement son chapeau, le baron fixe fièrement les deux lutins qui flottent en jouant de la trompette. Derrière, un bloc en forme de navire. 

Dans le théâtre, la chaleur regagne terrain. La dame de l’accueil a la cinquantaine, elle est faussement blonde, a les sourcils parfaitement épilés (obsession de la Roumaine moyenne), te recommande froidement de regarder le programme du théâtre lorsque tu lui demandes des renseignements. La pièce lui appartient, tu es le mal venu.
 
Dehors, le carrefour quitté, les ruelles étroites et vides s’enchaînent. Par -4°C , les gens se font rares. Tu traverses une galerie qui aux toits de verre ; bondée en été par la grâce des  amateurs de chicha, qui viennent en outre y déguster du café à la turque (en bref, préparé dans un récipient en fonte, l’ibric) , elle est désertée par grand froid. Elle te sert cependant de raccourci pour rejoindre la Calea Victoriei (littéralement Chemin de la Victoire), avenue chic et interminable, fascinante car extrêmement composite. En vrac : les enseignes de luxe, le Palais Royal, actuel musée des Beaux-arts,  l’Athénée, les hôtels quatre ou cinq étoiles, le Cercle militaire national, le CEC, (Casa de Economii si Consemnationi), superbe bâtiment remontant à la Belle Epoque, du temps où Bucarest était surnommé le petit Paris, le magasin Victoria, édifié sur le modèle des Grands Magasins.  Egalement le restaurant Continental, où mes parents ont fêté leur mariage, en 87.
J’ai vu des photos en couleurs telles que le photographe d’alors les voulait,  il y a, au centre, ma mère, magnifique de ses vingt-quatre ans, malgré la mine très grave que prennent souvent les non-photogéniques, son père, au visage anguleux, à qui elle ressemble éperdument et à qui je ressemble encore plus éperdument, sa mère, blonde et blanche, aux formes généreuses et regard pénétrant, sa sœur, Madalina, dix-neuf ans, portrait craché de ma grand-mère, les yeux comme ceux d’un chat. Au centre encore, mon père dont les cheveux sont aussi noirs que son nœud-papillon, et qui rayonne de la force des passionnés de guitare, et qui adore les Beatles, et qui s’en fout de la manière dont on sourit a un photographe.
Depuis, mes parents ont divorcé et les photos jauni. Même les photos couleur jaunissent.
Toi, tu continues ta promenade. Au milieu des blocs, tu tombes sur un bijou byzantin, le minuscule cloître Stavreopoles.
Je l’ai découvert a dix-sept ans, un début mars, alors que j’arpentais les rues avec Anthony, mon ami le plus proche, et cela nous a file l’impression que les merveilles se méritaient. Une heure de bonheur passée dans le jardin du cloître à photographier les bas-reliefs aux  grimaces de grotesques, à nous adressées.

La minuscule église se trouve devant, tes mains effleurent la petite poignée. Tu frissonnes. Encore une fois, Stavreopoles se mérite. Une nonne t’ouvre, sourit, puis allume. La beauté se révèle : les parois sont couvertes de fresques dorées, représentent saints et seigneurs ; les icônes te fixent douloureusement, soufflées d’or. Ton souffle, lui, est désespérément perdu ; les lumières jaunes et la chaleur de l’église te prennent, plus jamais dehors.

Dehors, il neige. Le froid n’est plus incolore, il se rend immaculé.

Imagine-toi rentrer en taxi jaune, attendre la maison à ne plus en pouvoir. La neige embrume l’air glacé de son parfum blanc, c’est presque drôle d’y plonger les bottes, qui glissent comme dans un tic – tac ; tac – tic, deux pas en avant, seule pensée, éviter la plaque de verglas. C’est étrange, le passage des ans : dans l’autrefois, tu cherchais à glisser dessus pour rire ; maintenant, elle devient redoutable et celui qui l’aime est enfant ou ridicule.
J’ai toujours eu peur du moment où je penserais : « Merde, il neige. ». Quand on cesse de trouver les flocons drôles, c’est un peu le début de la fin.