vendredi 24 décembre 2010

Napolitarium

Un 24 décembre, je retombe sur des photos de soleil d'il y a quelques semaines. L'envie me prend de les raconter. 

Une voix de femme clame Napoli Centrale, encourage les passagers à quitter le wagon.

On tombe facilement amoureux de Rome, à Naples, on ne comprend pas et on reste silencieux. L’étranger arrive à la gare, beau bordel qui part dans tous les sens, entre marchand de Vuitton contrefait, trottoirs en travaux, trente-cinq stations de bus, personne pour le renseigner ; il manque de se faire écraser deux fois de suite, envoie au diable les deux chauffeurs, se rappelle que ses injures sont aussi françaises que sa nationalité et que selon le Routard il ferait mieux de se taire s’il a envie de garder son portefeuille. Du coup, il se tait


Au fur et à mesure, il s’adaptera. Tout du moins aux voitures. Elena (est-ce bien elle ?) m’a glissé une fois qu’à Naples, pour traverser un passage piéton, il fallait fixer les yeux du chauffeur, sorte de « je sais que t’es plus fort avec ta carcasse de trois tonnes qui peut atteindre les deux cent km à l’heure et me pulvériser tel un cafard, mais je m’en fous. Là, c’est moi qui passe. »


Je ne suis pas suffisamment restée à Naples pour affiner la méthode (prendre le risque de ne pas la voir fonctionner) mais testée à Rome, elle marche très bien. 

Par contre, comme toute étrangère, je n'ai pas compris. Je n'ai pas compris qu'une ville puisse à ce point recéler miracles et misères, coupoles osées, baroques chérubins noircis par les ans, montagnes de déchets, faux gratte-ciels sortis de terre tels des flèches, tags et dorures et mosaïques et regards intenses, cette impression de chaos dérangeant, sculptures à t'en fendre l'âme, merveilles à t'en briser le coeur. De loin, la silhouette évanescente du Vésuve surveille l'affaire; il se cache les jours de brume, joue au Roi quand il fait soleil. Il reste, même lointain, faux disparu. 

Piazza del Gesù



Chiesa del Gesù












Naples ne cherche pas - ou n'a pas - la possibilité de se maquiller, de se mettre en scène, de jouer. A peine arrive-t-elle à exister et à survivre. Tout le sublime est à chercher dans ses paradoxes. 

On veut arriver à Capodimonte. On se plante deux fois de bus, le véhicule descend des hauteurs, direction la gare, dont on revient. Un homme d'une soixantaine d'années nous demande de nous raconter. Français, étudiants, la vingtaine, un an à Rome. Un an à Rome. Lui nous raconte la vieille blague qui dit que Dieu, gêné d'avoir crée pareille merveille que Napoli, demande à Saint Pierre ce qu'il pourrait faire pour rééquilibrer la situation, par rapport aux autres villes. Saint-Pierre lui suggère de créer les Napolitains. Pourtant, tous ceux de Naples aiment Naples, nous dit-il, ils l'aiment d'un amour compliqué, d'une attirance-répulsion qui les pousse à aspirer à d'autres horizons, et ensuite à profondément regretter Napoli. Comme tant d'amours, j'ai envie de dire.

Le soir, des connaissances napolitaines nous emmènent à San Martino voir la baie de haut. L'obscurité est soulignée par des points de lumières qui dessinent cette ville étrange. Dans la tête, il me reste la vitesse de la voiture qui descend, le long de la mer, puis se dirige vers l'université L'Orientale, coin animé car étudiant, et le CD qui tourne tourne avec la  bande originale de Cinéma Paradiso, superbe thème de Morricone

Que dire encore de Napoli?

En octobre, ses boutiques de crèches débordent déjà, belles comme des mirages, minuscules théâtres où l'on joue des drames. Pot-pourri très commercial, mais non moins rigolo – lieu unique où les grands de ce monde ne sont plus des bêtes nuisibles mais de rigolotes statuettes, dans un périmètre de quelques mètres carrés, Mrs. Bruni et son Jules taille réduite, Monsieur Berlusconi en exemplaires multiples – sur le trône, joue ensanglantée par la grâce du martyre qui a failli lui faire couler le Botox en l'attaquant avec une miniature du Dôme milanais, aux pieds de sa femme - la - traître ... 

Ils sont ...

...partout...



Piazza del Plebiscito il y a des enfants qui jouent au foot et c'est très beau de les voir absurdement courir derrière une balle de vingt-cinq centimètres de diamètre parce qu’ils y croient, intimement. Deux d’entre eux n’ont pas cinq ans, les bras nagent dans les maillots bleu clair trop grands, ils piétinent l’asphalte, courent maladroitement, tombent, se relèvent, y croient encore, autour de cette grande statue dont au fond tout le monde se fout. 


Le matin du départ, j'aurai un frémissement lorsque je verrai ce vieil article de journal accroché sur un mur de l'auberge de jeunesse. Titré "Nelle lagrime di Maradona, la gioia di Napoli."

Pompeï, un dimanche. La situation du lieu file une dérangeante impression d'enfermement, il y a les hauteurs, et la pression, et les pierres, et se dire que des gens sont morts sous des cendres, en observer certains avec incrédulité. Les contractions de leurs corps ont été conservées par une épaisseur de quelques centimètres de gris, on les perçoit recroquevillés face à la mort qu'ils ont dû voir comme une sorte d'incompréhension.  Les touristes prennent en photo les restes, à travers des barreaux, je fais de même, me demandant cependant en quelle mesure j'ai le droit d'immortaliser des êtres à la douane de leur propre fin. 



(Illégitime légèreté qui rend la vie supportable)

Comme cette fin de journée qui fait surgir mon plus beau coucher.




Le genre de moment où tu  te fous d’être ridicule et tu cours cours cours vers lui juste pour arriver à prendre de tes yeux l’instant où le soleil s’effondre dans la mer.  Une seconde, une simple seconde volée à la vie, ou tu ne penses à rien, où tout se vide, parce que tu existes.