Passons sur le pseudo-choc culturel assez ridicule de l'aéroport de Bristol, où j'ai été tellement frappée de percevoir de l'herbe verte de l'avion (des prairies aux couleurs vives témoignant indubitablement de la fréquence élevée des précipitations en Grande Bretagne, fréquence par la suite assez infirmée par les amies à qui j'y rends visite) que je n'ai remarqué ni les véhicules circulant en sens inverse manquant de me renverser ni les panneaux de l'aéroport sur lesquels il était marqué en GRAND "Keep left". Cela m'a valu quelques klaxons et regards noirs de la part des voyageurs civilisés qui ne collaient pas leur droite, eux. Passons sur la fraction de seconde d'angoisse éprouvée dans les toilettes de l'aéroport de Bristol, lorsque j'ai compris que pour se sécher les mains, il fallait les laisser glisser dans une sorte d'appareil assez douteux qui envoyait des courants d'airs très très très forts sur nos petits doigts, et que, pensée secrète, tellement secrète que je la balance ici, j'ai craint un instant que mes mains ne soient hachées en deux temps trois mouvements par l'étrange machine. Je précise que j'ai vingt-et-un ans, que je voyage (si si si), et que c'est ma troisième ou quatrième fois en Grande-Bretagne, et je conclus que le souk romain en vient à réduire mon adaptabilité face à un exces de civilisation. Bref, passons.
Passé également le chauffeur trop peu aimable assis du mauvais côté du volant, l'autobus s'en va. Les lacs perçus d'avion maculent l'herbe de bleu mouvant. Il fait sombre et j'ai une sensation de fraîcheur; les couleurs sont les mêmes que d'en haut, pures, vives, vierges de ce soleil qui assèche. Sur la gauche, une coureuse en short dépasse le rouge des briques, l'autobus suit trop rapidement sa route. Les rues empruntées à l'intérieur de la ville sont étroites mais si peu tortueuses dans le vent du soir qui croule.
Une jeune femme longe doucement le quai de la gare de Bristol, sans toc toc. Je m'ennuie au point d'aimer l'observer de dos, elle a des cheveux aussi longs que lisses, attachés en queue de cheval, porte une imperméable crème et des ballerines. Je m'interroge trois fois de suite, est-elle jolie?! je le suppose, je constaterai mon erreur quelques instants plus tard, à l'arrivée du train.
Seules les mouettes qui survolent doucement la voie ferrée rappellent la chaleur du Tibre.
Impossible de ne pas remarquer la joliesse de la petite ville de Bath. Les longues rues proprettes, pavées, les enseignes colorées des commerces autour desquels s'affairent quelques retraités libérés du poids de la vie active, alors que Mathilde m'indique le chemin vers son appartement. Plus tard je constaterai que le Michelin compare le minuscule pont de Bath au Ponte Vecchio de Florence; la rivière n'a certes rien à voir avec l'Arno, mais ce dernier se situe dans la continuité d'une rue, et seule la présence d'un minuscule escalier, sur la droite, indique l'existence des berges. L'ensemble est doux, mignon, comme les traversées d'une maison de poupées, là où commence la vie réelle de celles-ci, la socialisation avec autrui, quelque chose de tendre et de pas douloureux.
Le plafond de l'abbaye est dentelé, j'apprends par la grâce d'une visite guidée qu'il s'agit de gothique perpendiculaire. Les vitraux semblent finement dessinés à l'encre de Chine, sur une toile de lumière. Je les trouve beaux parce que je n'y suis plus habituée.
De le vapeur prolonge l'eau des thermes, elles sont prétexte à un musée consacré aux ruines, et ce dernier se veut ludique. Cela prête à sourire, c'est comme dans un jeu d'enfants, la réalité n'est pas livrée brute, violente, j'entends par là des ruines en ruine sous leur forme originale de pierres abîmées et enlaidies, mais sublimée. Par un jeu de projections vidéo, le fronton du temple d'origine retrouve ses couleurs. On passerait ainsi des heures à fixer ce visage d'inconnu divinité, spéculant vainement sur son identité.
Les ossements d'un soldat sont exposés dans une vitrine, l'audio-guide se lance dans l'imprécis récit d'une existence stéréotypée, qui n'appartient en rien aux visiteurs, ni à l'Histoire, l'existence moyenne d'un type dont la grande malchance a été de se trouver enseveli dans un lieu où, deux mille ans la suite, les archéologues pullulent. Cela lui garantit une pseudo-immortalité qui divertit les visiteurs.
Sinon les mêmes thermes, scintillantes chaque fois qu'une éclaircie daigne pointer le bout de son nez. C'est à la fois rigolo et fascinant de consacrer quelques instants à contempler les reflets solaires qui se brisent dedans. Dans un premier temps en raison de la vapeur qui flotte constamment au-dessus de l'eau chaude et dépasse notre entendement. Ensuite parce que la foule de visiteurs qui s'abreuve de clichés photographiques semble à mille lieues de la vérité du lieu, illisible dans les quelques gravures effectuées sur les pierres qui bordent le bassin.
Au départ, j'ai le droit à des photographies. Mathilde et moi devant la fontaine de Trevi, l'été dernier, si loin de l'ici, du maintenant. Une statue de lion, Villa Médicis. Le papier d'impression est brillant. La mer de coton des nuages, à travers le hublot de l'avion. Le trois fois rien des images passées.