samedi 28 mai 2011

Copenhague

Longer les côtes en avion et observer la mer file l'impression d'avoir entre quatre et sept ans, et de se trouver le 24 décembre au soir, la veille des réjouissances sous forme de paquets à déballer, avec le sapin, dont la décoration est à peine finie et les parents qui prennent le Père Noël pour excuse afin de vous envoyer au lit. C'est la même sensation d'excitation dans l'instant, avec l'envie que cela prenne fin, que les cadeaux soient découverts, que l'appareil touche terre. Le tas d'îlots lâchés sur la surface bleue teintée d'un peu d'écume blanche rendent l'atterrissage similaire à une belle chute: avion glisse à gauche, avion coule à droite, effectuant plusieurs tours au-dessus de la capitale danoise, refusant de se poser, vague à quelques dizaines de mètres des vagues, tremblote, effleure l'asphalte, s'y laisse glisser, les roues soupirent de vitesse. 
Les couloirs de l'aéroport n'en finissent pas de s'allonger, comme pour former un droit labyrinthe. Les parois, bleues, défilent au rythme des tapis roulants impeccables, qui précipitent le voyageur en direction des panneaux "Arrivals". Les baies vitrées monopolisent mon attention; elles laissent passer le coucher, splendide. 

Copenhague est un grand vide entremêlé d'une possibilité de. Canal bleu en-dessous des planches à voile. Vues d'en haut, les éoliennes surgissant de la mer ressemblaient à des étoiles filantes en peu particulières. C'est éminemment joli, le port est un peu comme une toile peine au couteau, nourrie de divers coloris, voiles de navires relâchés dans les reflets maritimes. La foule se rue gentiment vers les restaurants, en quête de parasols. Ca rigole, photographie, s'étonne. Les axes urbains tranchent, dans une sereine combinaison entre l'eau et l'asphalte. Les bicyclettes glissent sagement le long des lignes dessinées, perpendiculaires au canal, au trait des navires, à l'écume, invisible. Je n'imaginais rien de cela il y a deux jours. Je n'imaginais rien tout court, je faisais abstraction de cette éblouissante luminosité qui prend Copenhague lorsque le ciel est dégagé, un peu comme on vit toujours sans imaginer les milliers de choses susceptibles de nous rendre heureux, dans l'univers, les perles ignorées, les instants où la vie fait signe en se distinguant de l'attendu. 





Analogies. Une improbable chanson de Feist, qui réveille les souvenirs d'une performance de danse contemporaine, trois ans plus tôt, le beau sourire de Caroline, une autre chanson, plus improbable encore, café Wilders, 56 Wildersgade,  qui évoque, avec tout l'exotisme que représente Paris vu de Copenhague, Saint-Germain-des-Près (Dieu mais pourquoi tous les étrangers sont obsédés par Saint-Germain des Près?!?), les meilleurs falafels de ma vie entière, la Lagkagehuset Bageri Og Konditori et sa foule qui aspire aux pâtisseries à la cannelle, un cygne et ses mini-cygnes que j'aurais aimé exporter pour les élever dans ma chambre et avoir un fou rire de tendresse tous les matins, les reliures aussi dorées qu'incompréhensibles qui épousent esthétiquement à perfection les canapés en cuir et les chaises habillées de velours du Paludan Bogcafe. Si Andersen avait vécu un siècle plus tard, j'ai la certitude qu'il aurait tout à fait déplacé ses insurmontables neiges devant cette enseigne, et nous aurait inventé un conte à la fois triste et merveilleux, à propose des sortes d'intellectuels qui y trainent leur Macbooks et leur carcasse. Andersen y a laissé la sienne au cimetière Assistens, pas bien loin de Kierkegaard, là où les promeneurs viennent prendre des bains de soleil en mai, accompagnés de leurs enfants. 




S'il fallait à nouveau évoquer impressions, je parlerais de l'audace architecturale de Copenhague, celle-là même qui a prolongé l'ancienne bibliothèque royale par une sorte de faux cube en verre obscur, ledit Diamant Noir, contre lequel se heurte la lumière du coucher. Je parlerais longuement des édifices situés dans les quartiers sud-est, champignons vitrés qui poussent dans l'eau, des parois en béton, frémissantes, comme ondulant sous la brise salée.La capitale danoise joue des airs morcelés, mais les bouts de lieux et leurs antagonismes, les îlots, l'asphalte, les éclats de ville s'accordent sans chaotique fausse note.


Du nord les contemple la petite sirène et son drôle d'histoire, héroïne romanesque, à plusieurs reprises décapitée, transférée l'an dernier en Chine pour cause d'Exposition universelle, rentrée à Copenhague, gracieuse dans le quotidien fardeau de diva locale contrainte à poser incessamment avec mille malfrats, traits parfaitement nets, courbes enfantines et néanmoins voluptueuses.
C'est fou ce que les gens sont beaux ici. J'entends, vraiment beaux, comme d'une autre planète, grands, élancés, yeux clairs, peau légèrement éveillée par le soleil naissant, sourire facile, pas pour séduire mais pour sourire. Un midi, j'observe, à travers la vitre d'un restaurant, une blonde rayonnante de cheveux bouclés, bouche cramoisie par la grâce du rouge à lèvres. Cela dépasse l'idée d'harmonie, c'est juste net, je suppose qu'à long terme cela en devient effrayant, tellement on finit par se sentir différent car imparfait. Tout - la ville, ses habitants - se fond dans cet instinct de clarté, beau d'une façon que je ne comprenais pas auparavant, et qui me dépasse toujours un peu. Les envies quelque peu illusoires regagnent terrain, survoler le reste de la Scandinavie en avion par un ciel aussi dégagé, parcourir des kilomètres en train, tout ce qu'il reste, qui n'est pas encore advenu, le superbe indéfini avenir qui constitue la contrepartie du pack angoisses - interrogations, quand on a vingt ans.