mardi 31 mai 2011

Christiania

Caroline m'avait prévenue, il y règne une atmosphère particulière, quelque chose d'un brin je ne sais comment, j'ai tenté "Malsain?", ce n'était pas tout à fait cela.
Il y a d'abord l'histoire d'une cité fondée en 1971 par des types qui squattaient une base navale désaffectée de Copenhague et qui est bourrée de règles et particularités.
On ne vient pas en voiture à Christiania, on laisse l'automobile à l'extérieur. On n'y court pas, au risque de passer pour un voleur. On ne prend pas de photographies, ou du moins on surprend des clichés le plus rapidement possible. En tant que touriste, c'est surtout l'occasion de se promener parmi les baraquements aux couleurs vives et d'illégalement acquérir quelque cannabis dans Pusher Street.

Les architectures sont psychédéliques, les formes glissent d'un sens à l'autre de façon fort peu conventionnelle, certaines penchent dangereusement vers le marais local, et c'est à se demander ce qui les fait encore tenir debout.



On chemine parmi les tavernes et les stands. Sous le soleil de mai, ça a un air d'étrange fête communale où cheminent des odeurs de drogue douce, où cavalent de centaines d'étrangers, Guide Vert à la main, regarde Michelin dit de Christiania que..., où intimident les énormes appareils photos barrés peints sur les parois des baraques. Les gens font du vélo, cela déborde d'individus sur bicyclette, ou qui se prélassent derrière les vertes haies de leurs habitations. A travers les fenêtres, des cuisines désordonnées. Si je devais m'imaginer quelques maisons de classe moyenne au Texas, il y a trente ans, ce serait cela, les couleurs qui surgissent et envahissent en moins. Je me pose la question secrète et honteuse du "est-ce que c'est normal?". C'est idiot, chacun trouve son propre équilibre à sa façon, j'en ai parfaitement conscience. Néanmoins, question idiote, encore, "est-ce que ce sont des maisons normales, avec des jardins et des dimanches après-midi farniente normaux?". Certains habitants s'abreuvent de bière sur les tables improvisées, "est-ce que c'est normal?" des gamins qui gambadent en aussi grande liberté, près du marais et dans les maisons vétustes qui surplombent le canal?  L'idée du "qu'est-ce qui pourrait inciter des individus à s'installer ici (hormis le suffisant argument d'un logement au centre de Copenhague, sans loyer aucun...) ?! Le mythe du lieu, son apparence libertaire, le désir d'une réaction face à la capitale du bien-être, saine mais démesurément homogène. La question du qu'en reste-t-il? également. A la base, une ville qui s'est autoproclamée libre, allant jusqu'à se créer un hymne, a concevoir un drapeau, une monnaie, des règles et usages spécifiques. Récemment, après quarante années d'existence, et vingt-deux d'indépendance juridiquement reconnue, Christiania vient de perdre son statut de ville libre et les promoteurs immobiliers sont progressivement invités à tirer parti des possibilités du quartier en matière d'investissements. Après accord à l'amiable avec les habitants, naturellement.
En dépit des projets de démantèlement, les habitants seraient, selon la presse, optimistes: ils s'attendraient à ce que la coalition au pouvoir perde les élections et que les socio-démocrates se montrent plus conciliants, les laissant souscrire des emprunts auprès des banques, pour acheter le plus de lieux squattés possibles, et ainsi intégrer Christiania dans un système donné.