mardi 10 mai 2011

Fiat Panda

Lundi matin, neuf heures et demie, éblouissant soleil sur Rome, la liberté. Sur la hanche gauche, un hématome d'avoir feint dormir dans l'aéroport de Palerme, un déficit de sommeil d'environ deux nuits, je savoure chacun des gestes. Il n'y a pas eu de contrôleur dans le train Fiumincino - Roma Nomentana de sept heures; tant mieux, je suis fauchée. Liberté, c'est se débarrasser de ce fâcheux désir de carburer et réchauffer de l'eau, contempler les ravages de la fatigue sur le visage, contempler les ravages de la hâte de partir sur ma chambre (supérieurs encore à mes cernes, c'est dire), se sentir un peu sale, regarder de loin le courrier que j'ouvrirai dans quelques instants: une carte postale signée Justine et la dernière lettre que Margaux m'a écrite à Toronto. Les deux écritures rendent possible toute spéculation. En attendant, je suis plus encore qu'heureuse, je suis sereine.

 Se Perdre. Palerme est représentative du sud italien de par son hétérogénéité: le spectateur est balloté, d'un point de vue olfactif, entre omniprésence d'ordures aux coins des rues et encens à chaque coin d'église. L'encens, je le connais, il y a le même des milliers de fois à Rome, mais à Palerme on est le malvenu en église lorsqu'il s'agit simplement de prendre des photographies. Alors on traîne les pavés, sous la lumière pas encore trop lourde, dans une chaleur haïssable d'ici trois mois, on respire la perfection un peu brute des saveurs de marché, untel accoste, nous sommes touristes, c'est évident, alors il veut nous refiler ses fraises, ses courgettes, son gagne-pain. Le soir ils cueillent les visiteurs à la sauvette, venez, il y a buffet libre et aubergines. De quoi doucement sourire. 

 Un brin moins à Cefalù. Cefalù, cela fait île grecque, sauf qu'ici c'est l'antithèse absolument sicilienne de Palerme. Elle s'enfonce dans un silence gai, superbement suffisant, le silence des clochers ocres, conscients de leur sereine, irrésistible beauté. Alors on se prend à rêvasser, des fantaisies de gosse. Pêcher des crabes, s'enfoncer les pieds dans la vase sans se soucier de la saleté, escalader la falaise, prendre un bateau qui ira jusqu'au bout du monde, et le monde aura un bout et la mer sera calme. On y songe. Pourtant, doucement, avec l'âge, ces idées ont moins de charme qu'avant. On a compris qu'on se brûlait les épaules à monter sur les rochers, et on fantasme moins sur ce qu'il y a là-haut. Du coup on reste sur la plage.
 
Se perdre. Je lis  Jean-Philippe Toussaint, je n'ai trouvé le roman que je cherchais qu'en italien, alors je lis ce que j'ai trouvé, c'est le premier d'une suite  de trois: les deux autres sont Fuir et La vérité sur Marie. Le mien s'appelle Faire l'amour, Fare l'amore, et j'ai le sentiment que la beauté de l'italien sublime plus encore celle de son écriture. J'ai sûrement tort, ce n'est qu'une traduction. Cela parle superbement de Tokyo, des nuits électriques, à moitié fauves, des mesquineries des amours qui tirent vers leur fin et qui traînent et qui détruisent, dans cet extraordinaire mélange de superbe et de médiocre qui fait la vie, et je m'y perds.
  La voiture file, direction Taormina, elle voyage dans les tunnels, cela m'empêche de lire et m'agace. Taormina, petite perle perchée, agaçante, elle aussi, car escarpée, sicilien Saint-Tropez aux airs pittoresques et aux vues infinies sur la mer. Parler aussi de la mer très bleue, tellement qu'elle calme, rien n'advient sous cette beauté de mai. Du haut du Théâtre grec, on aperçoit tout et on pourrait se croire maître de l'univers pendant cinq brèves minutes. Du bas de la falaise, on s'allonge sur les galets pour photographier l'Isola Bella, jouissant du coucher. De nuit, le centre enivre par ses airs de théâtre, pas grec justement, décor de théâtre d'aventures et de folies et d'amours et de trahisons nocturnes, le tragique dans une cage d'or dans laquelle rien ne peut arriver, où ce n'est pas vraiment grave, de souffrir.


Le lendemain, on redescend du faux paradis. On va vers Syracuse.
 
Syracuse. L'idée étant de fredonner "J'aimerais tant voir Syracuse / Pour m'en souvenir à Paris." Alors moi j'étais heureuse rien qu'en raison du nom qui file des illusions, des souvenirs auxquels il incite, Syracuse, indicible une fois l'île d'Ortigia rejointe. Sur la gauche, des pointes de forteresses interdites de visite. L'île est déserte, la lumière se déploie, de même pour le vent qui entraîne d'éphémères frissons. C'est aussi superbe qu'insupportable de traîner en bord de mer, il faut marcher, photographies à la main.
 D'ici une demi-heure, Syracuse, Sy-ra-cu-se s'éloignera déjà, d'ailleurs elle s'éloigne, imperceptiblement, un peu comme tout.
Demeurent les dénivelés de la vallée des Temples d'Agrigente,  le bleu qui n'est pas de Prusse, mais clair, scintillant, qui s'accorde au sable, qui s'accorde aux pierres. Au final, sous cet éblouissement, toute combinaison serait parfaite.
Déjà Palerme, dans la douceur rosée des dimanches soirs qui s'abattent sur le port, un peu trop étendu, et trop peu accueillant. Il ne reste plus qu'à goûter au vin rouge, des lèvres l'effleurer, en abuser, ou pas. En tête une colorée avalanche d'impressions plutôt que des souvenirs.
J'ai fini par lire la lettre de Margaux, elle est aussi brève que belle.