mercredi 18 mai 2011

Cambridge

Une bulle de savon, une bulle de briques rouge bordeaux, demeures soigneusement enveloppées de lierre et rosiers que le soleil sublime. 

Cambridge est un microcosme féerique, evanescent, comme les dernières lignes d'un roman de J.K. Rowling, lorsque l'histoire est sur le point de se finir, et qu'on ne veut pas, qu'on refuse, qu'on se fait violence pour le renfermer et conserver pour un avenir aussi proche qu'indéfini le bonheur d'apprendre ce qu'il reste de la fin de l'histoire.
Cela sonne cliché, mais si Poudlard existait, je le placerais volontiers à Cambridge. Il y aurait cette pièce à parquet, toute de bois, située au-dessus de la salle de musique, d'où retentissent indistinctement des notes de piano, la rivière, Cam, sur laquelle valsent des petites barques qui nous font rire 1) parce qu'observer des groupes de Japonais à parapluies qui tanguent au-dessus de l'eau c'est éminemment rigolo 2) parce que going punting n'a rien de simple, il faut maintenir la direction de la barque avec l'élégance d'un gondolier sans trébucher contre les parois de pierre, tomber à l'eau et se ramasser les regards de commisération collectifs ou, sacrilège des sacrilèges, assassiner un canard avec le bâton en fer qu'il faut enfoncer dans le sol pour avancer.


Il y aurait les sentiers aussi sauvages que le lierre qui mènent droit à Grantchester, minuscule bourgade avoisinante, qui détient le record universel de la plus grande densité de récipiendaires de prix Nobel, et dans le salon de thé de laquelle, m'explique Claire, se réfugiaient Virginia Woolf ou Keynes, les jours de pluie. Une pancarte atteste la véracité de ses dires (jamais ô grand jamais je n'aurais osé les contester pourtant). On déguste d'énormes scones, j'ai pris du thé, choc du ciel, premier endroit sur cette terre où le thé est moins cher que le café. Il ne fait pas vraiment soleil, le ciel se dégage par minces brèches et, au-dessus de notre table en bois s'attarde un nuage d'insectes. Pourtant, on est bien. Je recherche vainement le secret des instants où nous sommes simplement bien. Indépendamment de l'esthétique, des évènements qui surviennent dans le monde extérieur, ce qui nous apaise et nous rassure, cet élément si étrange qui peut nous rendre infiniment triste alors que nous sommes face à d'indicibles beautés, ce qui nous file le sourire lorsque rien n'arrive mais que n notre intime sensation est celle de la vie, de son frétillement, de la conscience de soi, du présent, ce que j'oserai appeler bien-être.

 Brièvement me revient l'image du rosier du Jesus College,  il faudra l'immortaliser par les grâces de l'appareil photographique, me l'approprier à l'insu des gardiens de loge et du temps qui coule.

 Les jeunes se rassemblent dans la salle de chaleur de l'ADC Theatre. On joue une pièce d'Arthur Miller, All my sons, qui plonge l'assistance dans le silence, parce que cela a débuté en toute gaieté, continué en drame familial. On se questionne, comment l'histoire finira-t-elle. Les actrices se révèlent tournoyantes dans leurs robes à fleurs, alors qu'elles s'efforcent d'imiter au mieux l'accent américain, d'évoquer New York sans avoir l'air de nouilles anglaises. C'est charmant. Elles rendraient charmante n'importe quelle tragédie. Une autre fois, l'orchestre reprend les immortels de Disney, l'extrait d'Anastasia "Once upon a december", celui où elle se retrouve dans le château vide à la recherche du passé. Les problèmes techniques s'enchaînent, il y a néanmoins sur scène quinze post-ados qui s'accrochent à leurs micros mal réglés, les filles jouant à être des filles, les garçons à être des garçons, et ils sont tellement eux-mêmes, jeunes, faussement nonchalants, innocents, ou presque, joueurs, remplis de, que l'aboutissement est aussi maladroit que superbe.
On s'accroche à des petits souvenirs pour élaborer l'image d'un lieu. Les dernières miettes du cheesecake d'un formal dinner, avant que le gong ne retentisse, des photographies à flash de nuit, dans le hall du Jesus College, des thés aussi interminables que plaisants, du sirpos de fruits rouges savamment préparé, l'étiquette d'un morceau de chocolat à la menthe qui n'a certes rien de plus qu'un quelconque autre chocolat à la menthe, rien à l'exception de sa provenance, Cambridge, univers si peu imparfait.