vendredi 27 mai 2011

Londres

L'autobus traverse la banlieue londonienne. Les nuages sont descendus tellement bas que je n'ai plus grand espoir que cela se découvre. Instinctivement, les commerces indiens, les restos à la va vite me rappellent la banlieue parisienne, dix minutes avant que le train ne s'arrête Gare du Nord. Sur la gauche s'affiche le centre musulman de Londres et sa mosquée. La Tamise, autoroute sans voies, autour de laquelle apparaissent les stéréotypes que je photographiais il y a quatre ans: les péniches glissantes, Big Ben, Westminster Abbey. Je suis de passage, je n'ai cesse de me le répéter, de passage parmi ces grands bâtiments quasi-identiques, arborant sur leur façade le panneau "Hotel".
 Un peu plus de vingt-quatre heures à la suite, London Gatwick, j'ai le sentiment que l'effervescence de la capitale se prolonge jusque dans l'attente des voyageurs. La salle est extrêmement haute, je ne saurais la décrire, baies vitrées au-dessus, telle une coupole dépourvue de spiritualité. Gatwick, mastodonte organisé à point. Londres ressemble à un monstre citadin aux axes aérés, dont les reflets des édifices expirent chaque après-midi dans l'eau du fleuve. Ils comprennent un je ne sais quoi métallique, masses architecturales enfoncées dans l'asphalte. Les flux sont perpétuels: irruption de droite, départs vers a gauche, croisements indifférents d'individus, véhicules dépêchés.

La ville est constitué d'odeurs, elle est une promesse - souvent non tenue - d'exotiques saveurs. D'anciennes écuries se trouvaient autrefois là où prend place le marché de Camden. Cela frétille et se meut. Les touristes évaluent le prix de la robe à pois aux airs vintage qu'annule la minuscule étiquette "Made in China". Les pendentifs de faux bronze en forme d'appareil photo ou de loupe côtoient les les T-shirts faussement underground. Pourtant, c'est follement agréable, la vie déborde, danse, marche, les véhicules serrent la gauche, fuient, l'énergie fuse et pullule, affame. J'ai encore la sensation de traîner au royaume de la nourriture, boulevard des chaînes de consommation aux doux prénoms tels Starbucks, ou le Pain Quotidien (l'enseigne française dans laquelle le croissant ressemble aussi peu à un croissant que Kate Middleton à Lady Di).



Covent Garden, aussi charmant qu'harmonieux, aussi harmonieux qu'attendu. Grignotant pain au chocolat et flûte aux raisins, Adèle et moi observons un petit orchestre jouer Vivaldi. Il pleut sur Londres, cette brume glacée qui attente au bien-être de la peau par légers coups de fouet. Jouissance que d'anticiper les flots d'eau bouillante sous laquelle il fait bon se glisser suite à chaque orage encaissé. Pour l'instant on marche, dégoulinantes et courageuses, Adèle plus courageuse que moi, puisque la curiosité me fait un peu oublier les frissons alors qu'elle connaît Londres depuis un an déjà. Je vous passerai ses aventures en résidence universitaire, entre la coloc de chambre assez croyante pour prier frénétiquement pour son âme d'athée et le couple du dessus, dont les jouissifs ébats nous ont réveillées à sept heures, le matin de mon départ. Grâce aux gémissements répétés de l'innocent petit Anglais au pyjama non-sexy croisé dans la cuisine, au petit-déjeuner, je n'ai pas raté mon avion.

Adele me conduit jusqu'au Chinatown de Soho. Je soupçonne sérieusement nombre d'enseignes d'orienter les ventilateurs des cuisines direction la rue avec la précise intention d'appâter le client. Parce que l'odeur du canard laqué, quelle qu'en soit la provenance ou la qualité, met forcément une certaine quantité d'eau à la bouche de l'amateur de chinois. 
 En dépit de l'après-midi, les lumières se trouvent déjà en marche. Lumières des music-halls, des théâtres anglais qui ne sont pas tout à fait identiques aux théâtres que j'aime mais pas très différents non plus, des one-man shows. Promesses de nocturne agitation, une fois encore démesurées. On dirait que la ville entière est constituée de faisceaux qui tissent une toile, et il faut se mouvoir, emprunter les trottoirs humides ou les autobus cramoisis, grimper à l'étage, se placer tout devant, contempler l'ambiante agitation de la foule aussi mouvante que les sables, le défilé d'anonymes visages qui ne seront jamais pour soi quelque chose d'autre que d'anonymes visages en marche ou en fuite vers quelque objectif inconnu, laissant traîner derrière le temps passé, ou bien cherchant à l'attraper, à travers le règne de la vitesse et de l'instant consommé.