mardi 12 février 2013

C'est peut-être mieux comme ça (et autres petites phrases criantes de vérité)

"Si la sagesse salue la résignation, c'est que la vie est triste. Bien sûr, les contextes où l'on peut entendre C'est peut-être mieux comme ça sont multiples. Mais la séparation amoureuse domine, en nombre et en intensité. Il y a toujours un quitteur et un quitté, aucune phrase n'y peut rien, et surtout pas celle-ci, qui voudrait réduire la fracture, avec un effet anesthésiant. Mais ce n'est pas possible. La musique même de ces mots est cadencée dans un registre d'amertume et de mélancolie poignant. C'est le ou la quitté(e) qui dit cela, avec un air faussement résolu, une petite avancée pitoyable du menton, le regard qui passe au-dessus de l'ami, l'amie - il ne faut rien répondre. 

Le pire, c'est que le délaissé a toujours raison. Seul le peut-être est de trop. Comme il est joli, ce peut-être. Il contient toutes les illusions mal effacées, les sources mêmes du malentendu prévisible, encore avivées par les bons moments vécus ensemble, les rêves qu'on croyait partager. C'est le peut-être qui fait mal. Au coeur d'un jugement presque objectif - oui, c'est mieux comme ça - on se donne avec le peut-être le coup de couteau douloureux de l'espérance, il n'y aura pas de cicatrisation.

Mais le mieux est fort aussi. Ce qu'on appelle mieux, c'est le moins bien, le retour à une estimation restrictive de sa propre vie. Il va falloir se contenter d'être sage, minorer ses jours, ses joies, ses peines, ne plus croire à ce qui n'était pas fait pour soi. Il y a quelqu'un derrière évidemment, quelqu'un qui nous dit que notre vie ne lui fait plus envie. Souffre-t-on davantage de désirer encore la vie de l'autre ou de ne plus être pour lui une vie désirée?
Avec cette phrase on revient à soi-même, à un plus petit soi, que l'on maîtrise avec beaucoup trop de justesse. L'amour était tout le contraire, ce n'était pas peut-être, ou mieux. C'était comme ça."

Je vais passer pour un vieux con et autres petites phrases qui en disent long, Philippe Delerm

Bref, je vais me remettre à écrire.

vendredi 13 juillet 2012

Rhodes, détails

La désuétude des édifices aux larges fenêtres, ces maisons à étage qui laissent pousser des forêts de plantes sur la terrasse.

Les teintes des lauriers que soulignent les réverbères, les halos de lumière qui ponctuent la rue.
La nuit imprégnée d'un parfum de plantes. 

Les  rayons de dix-sept heures, moins violents, épousant la brise.

Une bibliothèque musulmane érigée près de l'église byzantine, située aux alentours de la mosquée. Les ombrelles en paille, telles des soleils. Le sel qui emmêle les cheveux et se pose dans un geste sur la  peau. Le phare posé au bout de l'île, un peu comme le château de Syracuse. De la plage, apercevoir dans un horizon turquoise la Turquie. 


L'azur  de la baie de Lindos qui se fait métal, les heures passant.
Les courants qui circulent dans le véhicule par trente-cinq degrés. Atteindre Prasonisis comme la fin d'un monde, à droite une mer violente, à gauche une étendue d'eau qui ressemble à un grand lac.
Le vernis à ongles qui se barre en miettes, nos moues débiles sur les photographies de vacances, les babioles achetées en souvenir, qui finiront planquées dans l'armoire. Le chapeau en papier, les galets que la mer fait scintiller comme des joyaux.




Les airs de Nino Rota qui s'échappent des tavernes. Les clichés: manger de la mousaka au bord d'une plage sauvage. Lire Marc Lambron, lever la tête à chaque paragraphe pour savourer la beauté des mots.


Les enfants du soir jouent au foot devant les immeubles, tels des lucioles. La pastèque de minuit, se chamailler pour obtenir le morceau le plus sucré.

Les courants s'entremêlent, assourdissants, au bruit de l'écume. La végétation toute en accrochages et glissements, les cactus cernent les rochers. 

La mer, ce filet bleu qui borde l'été.

vendredi 15 juin 2012

Cappadoce, virée chez les Flintstones

A vingt-deux heures passées, le dernier appel à la prière retentit à Avanos. 

Devant un thé à la menthe, Yildirim nous raconte qu'il a fait ses études en Corée du Sud, est tombé amoureux d'une Française qui l'a embarqué à Toulouse ("ô Toulouuuuuse" clame-t-il, puis enchaîne sur "France, Bordeaux, Sarkozy bad guy") et lui a fait visiter Paris. L'histoire finie, il est rentré en Cappadoce. Il travaille maintenant pour une agence de voyages qui fait visiter la région en 24h à des Japonais - et en profite pour les coincer dans une usine de tapis qui se trouve en rase campagne et leur vendre un tas de produits à des prix indécents. Dans la foulée, il explique à ma mère qu'il gagne bien sa vie et qu'il serait prêt à venir trois fois par semaine à Paris nettoyer ses tapis (ma mère collectionne les tapis: des longs, des petits, des carpettes, des moquettes, plus c'est chargé, mieux on se porte) si je veux bien rester vivre avec lui à Avanos. Refus catégorique.

 
 La Cappadoce a quelque chose d'un western. Pas de mines d'or ni de coups de feu, mais une lumière matinale qui transforme les paysages en canyons et incite à descendre sans raison le long des roches, quitte à se faire un peu mal aux jambes et aux sandalettes, juste pour voir. 

Petite histoire de la formation géologique: trois volcans qui entrent en éruption; leurs projections constituent le sol actuel de la Cappadoce. L'alternance de périodes de calme entre les éruptions a permis une superposition des couches de poussière plus ou moins dense. Les cendres  et les boues des volcans ont constitué une couche de tuf, pierre particulièrement tendre, sur laquelle se sont superposées des laves basaltiques beaucoup plus dures. D'où les fameuses cheminées de fées qui jalonnent les chemins de la région - les esprits mal tournés iront visiter the Love Valley et la forêt de roches à la forme phallique.
 Autrefois, les gens avaient d'autres chats à fouetter - du style prier dans la pierre. En témoigne la multitude d'églises rupestres décorées de fresques et de couvents creusés par les communautés monastiques byzantines, entre le VIIIème et le XIIIème siècle. A Göreme, on se laisse prendre dans la chasse au trésor: comprendre les symboles chrétiens dessinés sur les parois froides ou deviner les scènes de la vie de Jésus superbement représentées dans ces lieux de culte dissimulés. Ce qui arrive est assez improbable: nous avons parcouru 800 km en voiture - les regards sceptiques des mecs des stations service nous indiquaient qu'ils n'avaient pas souvent l'occasion de voir trois nanas étrangères voyager seules -, traversé le Sahara de nuit entre Ankara et Avanos et nous voilà au fin fond du pays, dans un musée en plein air où tout le monde parle anglais, au sein d'une petite ville où il y a plus de touristes américains et asiatiques que de Turcs. Vide, résonnant de silence, le lieu tiendrait du mystique; c'est un peu gâché par le foisonnement ambiant.
Église Sombre, musée en plein air de Göreme
A quelques kilomètres, la cité souterraine de Kaymakli, labyrinthe de tuf, descend de huit étages sous la roche. Elle abrite chambres à coucher, pièces de stockage et chapelles, fermées par d'immenses meules qui avaient pour vocation de protéger les Hittites  contre l'envahisseur. Les détails se découvrent à la lumière de la lampe de poche: puits qui descend sur plusieurs niveaux et crée un drôle d'écho, creux dans la roche qui servaient, selon les dires du guide, de "téléphone": les habitants d'une chambre à coucher s'en servaient pour faire résonner leurs voix et communiquer avec les voisins.

En Cappadoce, on a globalement l'impression d'atterrir dans ce dessin animé qui passait sur Cartoon Network quand j'étais gamine et que j'adorais. L'action se déroulait à l'âge de pierre, les personnages étaient Wilma, Barney, Fred etc., ils portaient des peaux de bête, vivaient dans des cavernes, conduisaient des bagnoles improvisées - ils étaient obligés de poser le pied par terre pour freiner. Les habitants du coin semblent s'être inspirés du dessin animé; ils vivent souvent dans la pierre. Nous l'avons compris après une nuit passée dans la maison de vacances de Nosferatu une pension troglodyte aux airs de caveau palais ottoman - luxe et tapis faits à la main, le tout en sous-sol, avec une température de quinze degrés inférieure à celle du dehors et une ambiance de cimetière souterrain. Quant aux villes, elles sont édifiées autour de ces formations naturelles - tantôt blanches, tantôt ocres - percées de fenêtres, érigées pour ressembler à des monstres lunaires. 

lundi 11 juin 2012

Istanbul, l'invitation au voyage

Le pont de Galata rappelle les ruelles de certains faubourgs malpropres. Les emballages de Malboro cernent l'asphalte et quelques cadavres de poissons gisent sur le trottoir. Le tas de touristes évite de justesse les marchands à la sauvette et ignore la foule de pêcheurs penchés au-dessus de la Corne d'Or. Des objectifs sur pied immortalisent le coucher qui se brise contre un minaret.

 Istanbul a l'odeur des marrons chauds. Les courbes et lignes de Sainte-Sophie épousent la nacre du soir. L'affluence, le sifflement des vapur contribuent à cette gaie agitation qui s'étale à l'instant sur les rives du Bosphore.


Les premiers instants à Sultanahmet m'ont fait penser au folklore exagéré de certaines villes de l'est, où les fins objet d'artisanat côtoient des gadgets touristiques de moindre qualité. Les gens traversaient les rues, similaires à des chemins de marbre bondés.

 Le reste s'est déroulé comme dans le Routard. Le tramway dessinait des vagues sur la route. Sainte-Sophie était aussi somptueuse que dans les livres d'histoire, les candélabres des grandes tribunes s'affirmant tels des dentelles sublimées par la lumière. Les vitraux habillaient de bleuté la basilique et l'or de la coupole surplombait les silhouettes des anges.


 Des signes calligraphiés esquissaient des phrases dont le sens m'était inconnu. Les arabesques avaient recouvert les symboles chrétiens, les croix avaient été transformées en lances. Un Déisis, remarquable mosaïque, rappelait les origines de Sainte-Sophie à travers le visage tout en dégradés d'un Christ étonnamment humain. 



La Mosquée Bleue, pendant musulman de Hagia Sofia, montrait délicatement les nuances particulières de ses faïences d'Iznik. Les candélabres pendaient de la coupole, tels des araignées accrochées à un fil de plomb. Des gosses couraient sur les tapis, sous les flash - pourtant interdits - des parents.

 Quelques centaines de mètres plus loin, juin effleurait agréablement les jardins du Serail de Topkapi. Les hordes de visiteurs fuyaient la chaleur à l'intérieur des somptueux kiosques qui ornaient les cours intérieures. Des fidèles s'agglutinaient dans le bâtiment des Reliques, anciens appartements du sultan, déterminés à voir le Saint Manteau du Prophète et autres pièces rapportées du Caire par le sultan Selim Ier. Quant au harem, il conservait le parfum de ces lieux jadis interdits d'accès: on devinait aisément qu'il avait été le théâtre d'intrigues et complots féminins.  On en retient: le violet des entrelacs, les étreintes des végétaux, la rupture que creusaient les joints dans les plaques de faïence, le contraste saisissant entre la fraîcheur des galeries et les portions de cour que le soleil parvenait à atteindre, la splendeur distante des pièces, le sentiment de parcourir un théâtre qui fait jouer la lumière. L'élégance aboutie dans les règles de la justesse: une architecture toute en fioritures, sans excès de fioritures. 


 
Ni les photographies d'Istanbul que j'avais vues avant de m'y rendre, ni les guides touristiques ne m'avaient fait prévoir le reste. Au-delà d'Istanbul vitrine s'étalent des antithèses.
Dans la partie européenne, l'agitation prend la forme de l'Occident: l'Istiklal Caddesi, ancienne grande rue de Pera, rassemble les grandes marques internationales, restaurants et fast-foods. De nuit, la place Taksim prend un air de carrousel lumineux où s'entrecroisent des centaines de personnes et véhicules. L'asphalte sali d'Eminonü résonne de cet appel vibrant et chaotique qui explose au cœur des villes du sud. Les hurlements des sirènes annoncent le départ des bateaux, direction la rive asiatique, ou, au loin, vers l'Ile des Princes. Ça transpire l'Est de partout, la vie qui surgit et se répand. Istanbul entremêle l'éclat de l'Alhambra et le désordre vibrant de la foule. 

Le métal scintillant du Bosphore, cette nuance de turquoise qui brille telle un pierre précieuse une heure et demi avant le coucher, lorsque la lumière  décline et la fumée des navires, gigantesques jouets qui voguent vers la mer de Marmara. L'oppression qu'induit l'agglomération des vieux quartiers, la rumeur incessante des vendeurs qui racolent et cet inégalable sensation de liberté lorsqu'on traverse en voiture, fenêtres grandes ouvertes, le pont du Bosphore, direction les promesses de l'Asie.

J'ai quitté Istanbul avec regret. Une fois dans l'avion, à mille mètres d'altitude, j'ai vainement essayé d'embraser du regard la totalité de cette gigantesque agglomération, avant de laisser mes yeux se poser sur la pointe de Sultanahmet, où fleurissaient les minarets. La vue était similaire à la ville: superbe et improbable.

samedi 2 juin 2012

Cartons

Alors l'affaire du siècle, c'est quand la veille d'un déménagement, au milieu des petits paquets, de la valise qui fait trois fois le poids d'un canapé, de la vaisselle qui va se casser la tronche entre Luxembourg et Gare du Nord, des cours de finances publiques qui ont enrichi la poubelle et des cours de comptabilité que j'incinérerais bien si j'avais pas peur de mettre le feu au parquet, de la bouilloire qui représente un danger public d'explosion, des huit paires de pompes jamais portées qui s'entassent sous le lit jusqu'à faire une bosse dans le matelas, de la couette qu'il faudra bien rapatrier, du paquet de patates que la coloc numéro 2, d'origine slovène (dont j'ai jamais retenu le prénom composé et que j'appelais à tort Maria, en souvenir de la coloc numéro 1) a lâchement abandonné à côté du micro- frigidaire en panne et à propos duquel je m'interroge - à qui en faire don? -  je tombe sur l'enveloppe surprise. L'enveloppe surprise, c'est cette chose qui arrête l'acte de rangement dans les méga-valises et ramène aux apartés qui ont prêté des nuances à la vie, entre les nuits un tiers blanches à rédiger des rapports, la fongibilité asymétrique et cette pluie fine responsable d'un Paris délicieusement déprimant. 
Un ticket d'autobus marqué en gros dessus SANS CORRESPONDANCE acheté un samedi soirée tardive, rue du Renard, après confidences. Le ticket de"Ce que j'appelle oubli", de Laurent Mauvignier, qui parle d'un SDF mort après avoir chipé une canette de bière, superbement interprété par Denis Podalydès. Celui de l'expo Romy Schneider, décembre 2011, et son beau visage qui rappelait Visconti et Sautet à la fois, les images dures de la Passante du Sans-Souci projetées sur le blanc du mur. La petite carte d'un resto tibétain à côté d'un tas d'autres restos tibétains, rue de la Montagne Sainte-Geneviève. Le sachet de sucre vide du Père Tranquille (faut quand même être bien névrosé pour avoir gardé le sachet de sucre...); du premier étage du café, il y a une vue imprenable sur les Halles qui ressemblent en ce moment à l'apocalypse. Les billets dorés de l'Opéra de Paris, Faust, à Bastille, en octobre dernier; Pina Bausch avec son Orphée et Eurydice, à Garnier, il y a quelques semaines; le billet orange de cette pièce scandinave du Théâtre de la Colline qui m'a déprimée au possible - Je disparais.
Liesse solférinoise un soir d'élection socialiste

 Le beau petit ticket du Champo, sur lequel est élégamment dessiné le cinéma de la rue des Ecoles.  L'orgie de tickets - et pour chacun, un instant de solitude, ou bien le rire d'un ami, ou cette perplexité qui revient souvent dans le fauteuil d'une salle de cinéma "euh...qu'est -ce que je fous ici?!" - Go Go Tales,  les trucs pas intellos et top drôles genre Intouchables - ouais, j'ai envie d'être politiquement correcte, j'ai adoré Intouchables - ou l'Amour dure trois ans, les trucs qui se veulent un peu intello, et qui ne sont pas drôles, à l'instar de Iron Lady, ou de La Mer à boire, ou Martha Marcy May, ou Shame, les films dont je ne me souviens plus - Des vents contraires - ceux dont je me souviens avec délice - Melancholia, The Artist. Les films de Christophe Honoré, qui représentent une catégorie à part.  Les films doux amers - Polisse -, ceux qui respirent la liberté - Drive, les films dont je me souviens juste que j'étais heureuse,  - Les Neiges du Kilimandjaro. 
Fontainebleau et ses lueurs
 Un billet de train pour Tours, qui équivaut - entre autres - au souvenir d'un coucher de soleil pourpre au-dessus de la Loire, à une exposition toute en Volutes de Bernard Lamarque et à une tarte aux pommes objectivement parfaite. La carte d'un salon de thé aux alentours de Saint-Séverin, souvenir d'un raté.

Les Buttes-Chaumont-Disneyland
Les tickets du dernier spectacle de Bartabas - à propos duquel j'ai l'intention de publier un article sur ce blog, avec environ trois mois de retard. Une heure et demi de rigolade sceptique devant Le Prénom. Un Paris-Austerlitz - Blois qui me ramène à un interstice de deux heures à longer la Loire, dans cette éclatante luminosité qui embrase le paysage entre deux averses. Nixon in China au Châtelet, le bel opéra de quatre heures qui lessive, tel un marathon. Un article du Figaro que Matthias a déchiré pour moi, et qui montre des touristes en train de se rouler dans la neige, devant le Colisée. La prospectus sur papier glacé d'une exposition de photographie, au Château d'Eau de Toulouse.  Danser sa vie, à Beaubourg. Les musées parigots, les Arts décoratifs, Guimet, ces après-midis à jouer le touriste qui stocke inutilement des dizaines d'images, juste pour garder, un peu comme moi, et mes énumérations, pour ne pas oublier.

samedi 28 avril 2012

Wagonneuse

"Demain, je serai à Odessa. Et je prends ce soir, trente-trois ans plus tard, l'un de ces trains qui étaient la marque de fabrique du transport soviétique; son heure de gloire, l'un de ces trains avec dame wagonneuse qui sert au voyageur triste du thé noir et des biscuits secs. Trente-trois ans après, mon cœur est toujours aussi nu et insatisfait et lourd de l'amour perdu, mais une chose aura changé: je voyage en première. C'est sans doute ce qu'on appelle réussir sa vie."
Gilles Leroy, Dormir avec ceux qu'on aime

Chauve-souris

Salon de la lune, Opéra Garnier

mercredi 25 avril 2012

Sans objet

"Tom venait de réapparaître, les bras chargés d'ice cream pour les enfants, et Marc ramassait les boules perdues quand Kate annonça:

-Allez! La consolante et après on y va...

Les pépés tirèrent des chiffons de leurs poches en acquiesçant. 

- Qu'est-ce que c'est? demanda Charles, inquiet, un genre de tord-boyaux?

Elle souffla sur sa mèche:

- De quoi? La consolante?  Vous n'avez jamais entendu ce mot-là?


- Non.


- Eh bien... Il y a la première manche, la deuxième, la belle, la revanche et la consolante. C'est une partie pour rien... Sans enjeu, sans compétition, sans perdants...Pour le plaisir, quoi..."

Du roman éponyme d'Anna Gavalda à croquer comme du chocolat.









samedi 21 avril 2012

Toulouse

Je la connaissais par la chanson de Nougaro, par Margaux et ses chocolatines brandies comme  symboles identitaires. Trois-quatre autres amis m'en parlaient avec une nostalgie non dissimulée. On me la disait rose, avec ce délicieux accent qui voulait déjà dire Toulouse. Je l'ai trouvée ocre, jeune et claire. Le château d'eau transformé en galerie photo ressemblait à une maquette géante. La lumière jouait au coucher contre le calme de la Garonne.

 Et chemin vers Albi m'a tendrement rappelé les mois d'août à Camarès. 







vendredi 20 avril 2012

vendredi 13 avril 2012

Hommage


Quinze heures, Saint-Sulpice, la foule avait envahi la place jusqu’à saturation, cherchant à pénétrer dans l'église. A l’intérieur, l’orgue esquissait avec brutalité quelques mouvements d’essai et nous attendions que ça commence.

En réalité, ça avait commencé une semaine auparavant, dans la nuit de mardi à mercredi,  par une vague de condoléances  et de tristes statuts sur Facebook, postés en même temps qu’une montagne de liens qui renvoyaient vers lefigaro.fr lemonde.fr liberation.fr etc.  On nous indiquait que Richard Descoings, le très charismatique et non moins polémique directeur de Sciences Po Paris  venait de mourir. J’ai cru à une mauvaise plaisanterie pendant quelques instants, tellement c’était gros. Ensuite je me suis rendu compte que c’était vrai et j’ai eu le sentiment qu’on venait de m’asséner un coup de massue sur le coin de la tête. Une pensée stupide m'a traversé l'esprit. Je ne boirai jamais de café avec lui. C’est con, on avait beau raconter, parfois critiquer, sa présence avait quelque chose de rassurant et nous étions, je suppose, nombreux à écouter les chansons de variété qu’il postait  le dimanche après-midi sur les réseaux sociaux et à secrètement rêver d’un café avec lui. 

La cérémonie en son hommage a duré trois heures. Trois heures de sobre beauté durant lesquelles c’est la vie qui nous en a mis plein la vue. A travers l’évocation du souvenir de Richard Descoings émergeaient toutes ces choses un peu abstraites auxquelles nous oublions systématiquement de penser. La fraîcheur des idées, le non-conformisme, une certaine honnêteté intellectuelle, l’humour, les bougies qui brillent dans le petit hall, les pancartes de métro volées, collées comme dans une transgression sur le panneau d’affichage des cours, dédiées à sa mémoire. L’hymne à l’amour, superbement entonné par la chorale. Un sac marsupilami qui flashait sauvagement dans la foule.  La Liberté d’Eluard, écrite sur  l’absence sans désir, sur la solitude nue, sur les marches de la mort.  C’est cela qu’incarnait ce jeune directeur que nous venions tous un peu de perdre. L’idée de l’année à l’étranger, l’intégration de Sciences Po par mention très bien, l’internationalisation, les ZEP.  Il n’y a eu aucun bon sentiment gratuit durant ces trois heures, c’était aussi  juste que les centaines de roses blanches qui s’étalaient à deux pas de l’autel. 

Alors j’ai eu envie de marquer, quelque part, sur un bout de papier, ou dans ce blog, Merci Monsieur d’avoir contribué à ce que je suis devenue. 

Le lendemain, je  suis arrivée à Sciences Po à la bourre, comme d’habitude. Semaine des Arts oblige, en Péniche, des colombes en carton pendaient du plafond, on avait collé des cartes des cinq continents sur le sol et les murs étaient colorés.  Les retardataires se bousculaient pour ne pas essuyer une absence. Avant de rejoindre Boutmy, provisoirement rebaptisé Richard Descoings, j’ai jeté un coup d’œil dans le jardin. Personne, sauf le silence. Les centaines de bouquets blancs de Saint Sulpice s’étalaient sur l’herbe, comme une sorte de tapis trois dimensions. Pour la première fois depuis très longtemps, je me suis sentie très fière d’étudier dans cette  école. C’était  très beau et douloureux, comme plein de choses.

mercredi 28 mars 2012

Billet

Je ferme les yeux sur les cours loupés et les projets à rendre, sur ma crève qui, depuis Noël a viré de rhume en sinusite en passant par rhinopharyngite, sur la vaisselle sale que je planque sous l'évier, sur les cinq heures de train que j'aurai le bonheur de me coltiner.  Et j'embarque pour Toulouse demain sept heures tapantes.

mardi 27 mars 2012

"Pendant ce temps-là, dans la douce tombée du soleil sur la ville, les autres convives de la réception du 4 juillet s'apprêtaient à retrouver leurs existences respectives. Leurs espoirs et leurs passions, leurs angoisses et leurs plaisirs. Ils avaient piétiné du gazon, côtoyé des congénères, consommé des boissons désaltérantes, écouté des discours dont ils ne retenaient plus aucune phrase. Ils avaient consommé du temps et combattu du vide du mieux qu'ils avaient pu."
Les Gens, Philippe Labro

mercredi 14 mars 2012

Ladri di biciclette

A la recherche de la bicyclette, du Pigneto à Tiburtino, de la Porta Portese à la Piazza Vittorio en passant par Porta Pia et la via del Corso. Le tout en noir et blanc façon 1948 grésillements d'écran.

A un moment donné, certains picotements devant le film de Vittorio de Sica indiquent qu'il est temps d'envisager l'achat d'un billet d'avion.

lundi 13 février 2012

Obla-di

Le jour où une amie nous arrête dans la rue pour nous offrir des boucles d'oreille - cadeau - d'anniversaire - en - retard.

Le jour où l'on reçoit un papier cadeau avec un bracelet snake dedans.

Le jour où l'on sent les Beatles jusqu'au fond de sa chair.

vendredi 3 février 2012

samedi 21 janvier 2012

Perplexité


Minuit moins dix. 
 
Je trouve dans ma boîte à lettres une carte de Saint-Pétersbourg datée du 30 août 2011.


Poste italienne poste russe même combat. 


samedi 14 janvier 2012

(Se) transformer

Jeudi soir, j'ai une nouvelle fois quitté Bucarest pour quelques mois, si ce n'est pour un an. La veille des départs, je me console à l'idée que j'y retournerai vite, qu'en fin de compte c'est à deux heures et demi d'avion, une moitié d'après-midi soit rien. C'est sans compter sur le quotidien.
En dix ans, tout a changé. Les terrains vagues à proximité du gigantesque Palais du Parlement, véritable no man's land occupant le précieux espace du centre ville, ont vu fleurir des petites tours qui abritent les sièges des multinationales. Les fins de journées ne s'étalent plus dans les ruines des chantiers en cours au moment de la chute de Ceausescu.
Le chantier inachevé de la Bibliothèque Nationale, dont l'inauguration était prévue pour 1989 (2007)
 Le spectre de Sfânta Vineri, la célèbre église qu'il avait détruite car elle gênait ses travaux, a cessé de planer sur ce vide urbain. On a cherché à le combler: le carrefour de l'Unirii s'est métamorphosé sous l'effet des énormes écrans publicitaires qui parlent marques universelles. La foule se bouscule devant l'un des plus vieux centres commerciaux de la capitale; j'y croise autant de bobos que de jeunes femmes en chaussures à plateforme. Les ruelles du centre historique, délicieusement pavées, rengorgent de bars, théâtres et cafés-concerts. 

En première, Anthony et moi étions partis ensemble à Bucarest. Bien qu'à dix-sept ans de 1989, la capitale dégageait un exquis parfum de ruines: à partir d'enseignes, de lettres accrochées au-dessus des commerces, nous pouvions nous représenter le monde d'avant. S'imaginer peut rendre nostalgique d'une époque inconnue. Lorsque le taxi empruntait un boulevard, j'étais fière de souffler, "Regarde, c'est mon grand-père qui a fait construire les fontaines qu'il y a là-bas" et je débitais avec plaisir la légende familiale.
Palais du Parlement (2007)
Rue Lipscani, les superbes édifices de la Belle Époque, à l'époque délabrés, étaient squattés par des familles de Roms. Le tremblement de terre tant craint leur aurait été fatal. Le centre historique jouissait de la même réputation que le quartier espagnol napolitain ("Mais qu'est ce que vous avec été foutre là-bas?). Notre périple avait quelque chose d'exquis, car clandestin, Ma ville apparaissait comme une parfaite inconnue, à la fois splendide et répugnante. Certains passages insalubres, exhalant des odeurs de moisi, rappelaient les mauvais thrillers filmés dans des banlieues désœuvrées. Et puis, à quelques centaines de mètres se trouvait le superbe Athénée, et nous étions les plus jeunes de la salle située dans la coupole à être venus écouter de la musique classique.
Intérieur de l'Athénée
 A l'opéra, la représentation que je qualifierais aujourd'hui de passable passait alors pour brillante. C'était la première fois que nous voyagions en adultes, et j'ai déjà la douce mélancolie des premiers chocolats haut-de-gamme que nous buvions dans un grand local, de nos premières escapades, et des nuits blanches consacrées à refaire le monde, où le sommeil équivaut à un regret.

C'est drôle, nous savions que ce monde changerait. Je l'avais écrit quelque part à l'époque. Ce monde change et on est en train de savourer les dernières gouttes de quelque chose qui ne nous appartient pas, qu'on soupçonne à peine. Nous avions rendu visite à une très vieille dame qui nous trouvait très jeunes; elle nous avait servi des sucreries, du cascaval, de l'alcool de cerises; elle m'avait donné un tas de ses robes de jeune femme que je n'avais osé refuser. Je connaissais, par le biais de mon père, son histoire et elle valait un roman. Toutes les histoires en valent un. 
Edifice du CEC - équivalent des établissements bancaires durant la période communiste (2007)
Je me souviens de ce voyage comme de mon plus beau voyage. Il n'y avait rien d'exotique mais la vie s'ouvrait, rendant possible chaque ambition, chaque illusion. Il s'agissait d'entamer cette infinie masse de temps qui s'étalait devant nous, nous croyions pouvoir choisir les individus que nous serions. Les envies s'énuméraient aux heures les plus tardives de la nuit, la liberté avait le goût délicieux de tous les possibles, et non encore celui de la solitude. Le plus drôle, c'était la conscience de vivre quelque chose d'extraordinaire, c'était le bonheur un peu grave avec lequel nous prenions chaque instant.
Maintenant c'est fini, Bucarest est en train de devenir ce qu'elle mérite, c'est à dire une ville dynamique, qui fourmille et trépigne. Le projet est loin d'avoir abouti, mais déjà marcher dans les rues ne file plus cet insupportable sentiment de désœuvrement. D'une année à l'autre je remarque avec plaisir les changements. Parfois un pincement au cœur me prend; cette période de transition entre la chute du communisme et l'avenir est mienne, c'est quand j'avais cinq ans et qu'une poupée Barbie était un luxe introuvable; on se contentait donc de jouets importés de Chine. Alors, ces dernières années, j'ai pris des centaines de photographies d'édifices abîmés du centre historique, des blocs qui fleurissent un peu partout pour avoir quelque part des images de ce qu'aurait pu être ma vie s'il n'y avait pas eu 1989.